[Critique] JOKER de Todd Phillips (1/2)

Sur le papier, rien ne semblait le pronostiquer : un énième rejeton de la franchise DC Comics, confié à un réalisateur de comédies, tapant l’affiche à la Mostra. Et pourtant, c’est avec la récompense suprême que Joker est rentré de Venise. Un super-méchant en tête de gondole ! Bonne affaire ou mauvaise promo ?
En aura tout dit ou presque de la performance de Joaquin Phoenix. Joaquin Phoenix est un grand acteur, c’est entendu. Là où son incarnation est saisissante, c’est bien davantage à l’endroit du corps que dans les mimiques grimaçantes ou les regards pénétrants largement appuyés par une mise en scène exagérément serviable. C’est bien dans le corps, à la fois exigu et dégingandé, dans la façon dont il se plie, dont il s’allonge, dont il se contraint, dont il se libère que réside le travail du comédien… Pour autant, à y regarder de près, son interprétation de l’aliénation ordinaire dans Her (Spike Jonze, 2013) révélait bien plus de trésors de subtilité que la schizophrénie oscarisante d’un joker tantôt hystéro tantôt neurasthénique. En artisan, Todd Philipps développe une partition bien exécutée composée d’images léchées qui dressent l’état à la fois de l’ambiance urbaine de Gotham et des perturbations du personnage à grand renfort de gros plans (pour être au plus près de l’intime on aura compris). Une réalisation efficace mais qui s’inscrit dans une filiation de mises en scènes convenues et référencées, même si certaines séquences sont graphiquement très belles : la danse désarticulée du Joker dans les escaliers (le corps, toujours le corps !). Une mise en scène sans surprises, là où on aurait aimé la voir s’essayer à des figures risquées -quitte à se planter, loucher du côté d’esthétiques plus rugueuses et à se laisser contaminée, parasité par la folie de son personnage. 

On ne parle pas du Fight Club

Tout comme Her à sa sortie, Joker capte l’air du temps, sauf que le vent a tourné. Et c’est le vent de l’insurrection que colporte le film. La haine des riches, des politiques, des médias. En somme, l’expression du grondement qui sourd des mécontentements. On voit poindre la critique sociale, la retranscription de l’exaspération des peuples, l’escalade de la colère mondiale. On pourrait aller jusqu’à lire un avertissement avec l’intronisation du joker comme rédempteur populiste d’une foule aux abois. On pense à Beppe Grillo, leader du mouvement 5 étoiles en Italie et… comédien-humoriste de son état… Las, lors de l’émission de Murray Franklin (Robert De Niro, passable) le joker -et donc le film- se déclare apolitique. Tant pis ! Pour le brûlot révolutionnaire, on repassera ! On est loin de Fight Club (David Fincher, 1999).
Et c’est bien le problème de Joker que de se situer au milieu du gué. Todd Philips n‘assume pas  vraiment, ni le potentiel politique du film, ni son anti-héros qu’il cherche sans cesse à dédouaner de ses actes, à victimiser même. Pauvre produit de la reproduction sociale… A cet endroit, le film s’avère très ambigu. Le joker se veut le chantre d’une révolution violente et jusque-boutiste mais c’est malgré lui et ce n’est quand même pas tout à fait de sa faute au regard de son background familial. Todd Philips va même jusqu’à couvrir ses crises nerveuses de rire par un handicap émotionnel qui rabougrit complètement la folie latente du personnage et la réduit à une séquelle psychologique inutilement « justifiante ». Pour un film qualifié par certains de nihiliste, il y a finalement quelque chose de très moralisateur… On est loin de Fight Club derechef.
Bref, avec Joker, il y a erreur sur la marchandise. Le film est de bonne tenue et voir le potentiel de transformation de Joaquin Phoenix est toujours soufflant. De plus, sa position de film « social » dans une franchise de super-héros est une zone inhabituelle qui n’est pas dénuée d’intérêt. Mais le film ne prend pas suffisamment de parti pris radical ou a contrario de distance pour être aussi emballant que ce qu’il laissait entrevoir.  Au final, reste un film relativement premier degré dont les bribes d’intentions les plus subversives sont étouffées dans l’œuf d’une certaine forme de tiédeur. Si on se matait plutôt Fight Club ?


Lire un autre avis sur JOKER de Todd Phillips


JOKER
Todd Phillips (USA – 2019)

Genre Drame/Super-héros – Avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy, Brett Cullen… – Musique Hildur Guðnadóttir – Durée 122 minutes. Distribué par Warner Bros (9 octobre 2019).

L’histoire : Dans les années 1980, à Gotham City, Arthur Fleck, un comédien de stand-up raté est agressé alors qu’il ère dans les rues de la ville déguisé en clown. Méprisé de tous et bafoué, il bascule peu à peu dans la folie pour devenir le Joker, un dangereux tueur psychotique.



Catégories :En Salles, Films, Moyen

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  1. [Critique] JOKER de Todd Phillips (2/2) – Obsession B

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