Jerzy Kawalerowicz était un réalisateur et scénariste polonais ayant œuvré pour le cinéma de la seconde moitié des années 1940 jusqu’au début du XXIème siècle ; avant de décéder en 2007. Le cinéaste est principalement connu pour ses films historiques ou de guerre (Pharaoh, Austeria) même si ses travaux les plus renommés sont Train de nuit et, surtout, Mère Jeanne des Anges. Ce dernier étant un drame horrifique librement adapté du livre éponyme de Jarosław Iwaszkiewicz, qui s’est lui-même inspiré de l’affaire française des possédées de Loudan. L’histoire, telle que racontée par Kawalerowicz, est celle du Père Suryn qui est envoyé comme exorciste dans un cloître dont les sœurs seraient possédées par divers démons. Plusieurs exorcistes s’y sont succédés sans résultat. Garniec, le curé et confesseur de la communauté, accusé de sorcellerie, est mort sur le bûcher peu de temps auparavant. A son arrivée, Mère Jeanne, la supérieure du couvent, provoque d’emblée le religieux…

Le film est très minimaliste sur tous les points, cette caractérisation donnant des airs faussement simples à son tout, cachant une densité scénaristique et photographique insoupçonnée. Car, à sa base, Mère Jeanne des Anges est simpliste mais cela lui permet de travailler son tout dans les détails pour nous donner quelque chose qui, en-dessous des apparences, est un objet cinématographique fascinant. Déjà, cet œuvre fait office de témoignage à l’essence réaliste (même si bien entendu romancée pour la rendre filmique) se plaçant dans une époque très religieuse de la Pologne, sans que l’on puisse réellement définir la spacio-temporalité du récit (le film se passant dans un lieu loin de tout avec seulement un couvent et une auberge). Les côtés religieux du métrage sont extrêmement intéressants, Jerzy Kawalerowicz osant aborder frontalement et sous tout les angles son sujet quitte à passer pour blasphématoire ; donnant bien plus raison à un rabbin qu’au prêtre, notamment à travers la discussion entre les deux (tout deux joués par le même acteur, Mieczysław Voit, ce qui ne peut qu’appuyer le côté osé du film) où le rabbin questionne le fait que, peut-être, les démons ne sont pas apparus, mais ce sont plutôt les anges qui ont disparu.

Toujours thématiquement, Kawalerowicz se montre assez en avance sur son temps dans sa vision de la liberté féminine, les femmes étant opprimées par le système religieux dès qu’elle font un pas de côté ou cherchent leur totale liberté, étant accusées de détenir des démons au point qu’elles y croient elles-mêmes ; les métaphores du récit étant multiples. Le personnage joué par Anna Ciepielewska, Sœur Małgorzata, étant certainement le plus fascinant à ce niveau, une nonne qui va quitter le couvent pour être avec un homme habitué de l’auberge, mais ce dernier va la contrôler avant de carrément la délaisser, Sœur Małgorzata finissant dans une profonde désillusion par la faute des hommes, presque tous décrit négativement par le scénariste-réalisateur.

Au-delà de la richesse scénaristique de Mère Jeanne des Anges, c’est sa mise en scène qui fascine de bout en bout, avec des plans très beaux et poétiques, qui parviennent à être lourds de sens, retournant à l’essence du cinéma (la scène avec la salle du linge où le prêtre quitte la pièce silencieusement tandis que Mère Jeanne l’observe). A savoir aussi qu’en terme de parti pris artistique, Kawalerowicz a lui-même choisit le noir et blanc alors que la couleur lui était proposée, on comprends qu’il a fait ce choix car symboliquement, comme précédemment abordé, il aborde beaucoup le manichéisme, ce qui rend logique le fait que seules ces deux couleurs soient présentes à l’écran (la scène la plus parlante sur ce point étant lorsque le père parle avec le Diable, où son visage tangue entre obscurité et lumière).

Note : 3.5 sur 5.

MERE JEANNE DES ANGES (Matka Joanna od Aniolów). De Jerzy Kawalerowicz (Pologne – 1961).
Genre : Drame, Horreur. Scénario : Jerzy Kawalerowicz, Tadeusz Konwicki. Photographie : Jerzy Wójcik. Interprétation : Lucyna Winnicka, Mieczysław Voit, Anna Ciepielewska, Maria Chwalibóg, Kazimierz Fabisiak… Musique : Adam Walaciński. Durée : 106 minutes. Ressortie en salles par Tamasa Distribution (10 janvier 2024).

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