Véritable Pape de la série B solide comme un roc, Larry Cohen a marqué de manière durable tout un pan du cinéma d’exploitation américain entre les années 70 et 90. Scénariste et script-doctor réputé venu au chevet d’un nombre incalculable de films, Cohen était également un réalisateur extrêmement intéressant, resté dans les mémoires pour des œuvres aussi réjouissantes que Le Monstre est vivant (1974), Meurtres sous contrôle (1976) ou Epouvante sur New-York (1982). Il a également signé une poignée de film moins connus mais pas moins remarquables. Special Effects, sorti en 1984, en est un spécimen notable.

Special Effects est un thriller sournois et malin qui se déroule dans le milieu du cinéma. On y suit une jeune starlette qui souhaiterait percer et s’acoquine à un réalisateur un peu raté qui profite d’elle, la tue tout en imprimant l’assassinat sur pellicule. Dérangé sur les bords, il se propose de réaliser un film sur la vie de la victime, avec la participation de son ex-conjoint, en s’inspirant fortement de la réalité… Voyeurisme malaisant, mise en abîme du septième art et de ses arcanes… Special Effects est un film qui lorgne abondamment vers le cinéma de Brian De Palma (et par extension sur celui d’Alfred Hitchcock), notamment Blow out et surtout Body Double, sorti en simultané de ce dernier et dont il pourrait constituer une sorte de jumeau illégitime. Une filiation liée à son aspect voyeuriste, où la notion du regard est prépondérante, tout en associant un discours méta sur le monde du cinéma, de la création et du show-business. Sans atteindre le niveau qualitatif, l’exigence ni l’ampleur de la mise en scène d’un De Palma, Larry Cohen livre une série B de haute volée, une intrigue policière parasitée par des éléments venant apporter tout le sel à l’entreprise. Les personnages sont, en premier lieu, marquants par la description qu’en fait le réalisateur-scénariste qui ne les ménage pas. De la starlette prête à tout pour réussir, délaissant son enfant, au réalisateur assassin dérangé et machiavélique sous le vernis duquel pointe un aspect presque tragique, en passant par le compagnon éploré mais en proie à des accès de colère carabinés et l’inspecteur de police corrompu qui n’hésite pas à s’investir dans le projet de film sur le drame, tous les protagonistes de Special Effects sont sacrément gratinés et s’éloignent des personnages standardisés du thriller américain. Un constat confirmé par la présence devant la caméra de Zoë Lund (L’Ange de la vengeance) dans un double rôle et d’Eric Bogosian (Dolores Claibone) dans une prestation toute en équilibre, deux comédiens rares (la première est décédée prématurément à l’âge de 37 ans).

Avec des moyens financiers moindres, Larry Cohen propose une plongée urbaine dans le New York du début des années 80, filmant sans autorisation à l’arrache dans les rues. Une méthode qui respire l’authenticité, une atmosphère spéciale apportant au film une enveloppe âpre dans le plus pur style du ciné américain des 70’s. Si le scénario de Special Effects égratigne le milieu du cinéma et la starification, le film est tour à tour violent, noir, mais également drôle et plus léger par instants. Sans jamais perdre de vue sa ligne de thriller urbain, le film reste suffisamment insaisissable et ludique pour surprendre constamment. Si l’on peut trouver sa conclusion un peu moins convaincante que ce qui a précédé, il n’en demeure pas moins une sacrée curiosité, particulièrement stimulante, à découvrir.

Note : 4 sur 5.

SPECIAL EFFECTS. De Larry Cohen (USA – 1984).
Genre : Thriller. Scénario : Larry Cohen. Photographie : Paul Glickman. Interprétation : Zoë Lund, Eric Bogosian, Brad Rijn, Kevin O’Connor, Bill Oland… Musique : Michael Minard. Durée : 106 minutes. Disponible en Blu-ray chez Le Chat qui Fume (30 juin 2023).

Le Blu-ray du CHAT QUI FUME. Dans sa collection de films rares tout droit sortis des 80’s, Le Chat qui fume fait fort avec cette petite pépite qui mérite clairement d’être (re)découverte. D’autant que cette édition HD propose une copie de très haute qualité, avec une image globalement très propre, au grain de pellicule bien présent, marquée par une belle luminosité, en dépit de quelques petites impuretés à l’écran sans grande importance. Les deux pistes sonores anglaise et française sont en DTS-HD Master Audio 2.0 pour un résultat convaincant.
Côté bonus, en plus de la bande-annonce du film, l’éditeur propose à Christophe Lemaire, éternel journaliste de Starfix ou encore de Mad Movies, de partager ses souvenirs sur le film et plus largement sur le réalisateur Larry Cohen, qu’il porte en très haute estime. C’est un peu décousu, parcouru de digressions sans fin… mais on y retrouve la faconde et généreuse verve du journaliste qui s’épanche sur ses deux rencontres avec le cinéaste, et de très nombreuses anecdotes. Un module de 36 minutes qui fait de la déconstruction un art, tout en conservant cet approche sympathique liée à son locuteur.

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