Scénariste inégal, à qui l’on doit les scripts des films The Cell, Poséidon (2006), Je suis une légende (2007), Thor ou encore le remake de Old Boy par Spike Lee, Mark Protosevich n’apparaît pas comme la plume la plus affutée de l’industrie hollywoodienne. Il fait pourtant un come-back particulièrement intéressant et savoureux dans le cadre de la série TV pour le compte d’Apple TV +, avec Sugar, un show en huit épisodes qui paye son tribut au genre du film noir américain des années 50. Mais pas seulement…

John Sugar (Colin Farrell) est un détective privé spécialisé dans les disparitions. Il est missionné pour retrouver la petite-fille brusquement disparue d’un illustre producteur hollywoodien de Los Angeles, dont la famille semble avoir quelques secrets à dissimuler… Sugar s’avère passionnant à plus d’un titre. Extrêmement soignée formellement comme bon nombre de programme siglés Apple TV+, la série de Protosevich se met au défi de renvoyer aux grandes heures du film noir. Bien qu’elle se déroule de nos jours, la série se pare avec délectation d’une certaine imagerie du récit noir hollywoodien à l’ancienne, avec son détective maussade, sa voix-off introspective, ses protagonistes féminins mystérieux, ce goût certain pour le whisky et la classe de son personnage central. Les concepteurs associent à tout cet héritage connu et digéré un aspect plus moderne, technologique, tissant une connexion entre les époques, érigeant un pont entre le Los Angeles d’antan et la ville plus moderne et pas moins rongée par la misère et les bas instincts sous le vernis clinquant. Comme si les enquêtes d’aujourd’hui n’avaient finalement pas beaucoup évolué par rapport à celles d’hier… Le programme fonctionne plutôt bien, tout au long de son intrigue faite d’épisodes resserrés n’excédant pas les 35-40 minutes. Naviguant d’un personnage riche à un protagoniste louche (voire les deux en même temps), d’une alcoolique en pleine repentance à une brute épaisse et dangereuse, le personnage de John Sugar offre au spectateur les contours d’un univers référencé mais ô combien jouissif.

Contamination cinéphile

Une des grandes forces de Sugar est son exécution, que l’on doit tout autant à Fernando Meirelles (La Cité de Dieu, The Constant Gardner) qu’à Adam Arkin (une palanquée de séries TV) qui se partagent la réalisation des huit épisodes, parvenant par leur mise en scène et par un sens aigu du montage, à insuffler toute la sève de ces récits inspirés des écrits de Raymond Chandler. L’enquête et les péripéties du personnage de Sugar sont savoureuses à suivre, d’autant plus lorsqu’on connaît les correspondances dont la série se réclame. L’autre force de la série est d’associer le genre du film noir à sa représentation à l’écran en faisant de son héros un cinéphile pointu qui, au même titre que le spectateur, a conscience des codes de l’univers dans lequel il évolue. Un discours méta qui vient à nouveau souligner les rapports étroits entre le genre du film noir et l’univers du cinéma, déjà exploré par le passé. Ici, cela se traduit à l’écran par l’ajout de véritables plans et fragments de scènes directement issues de grands classiques hollywoodiens (on y croise également The Thing de Carpenter), intercalés dans la narration, l’enrichissant et dialoguant avec l’intrigue pour illustrer les tourments, les interrogations du personnage de Sugar. Un procédé, qui parvient à s’éloigner du simple gimmick, pour apporter une illustration bienvenue au récit, contaminer et infuser directement l’enquête de Sugar, plongé dans les arcanes de l’univers hollywoodien, avec ses excès, ses débordements et ses drames, qui constitue une critique à peine voilée du milieu et situe la série à quelques encablures du Dahlia Noir de James Ellroy, ainsi que de son adaptation à l’écran par Brian De Palma.

Le twist de la discorde

Brillamment porté par un Colin Farrell aussi charismatique que magnétique, par ailleurs producteur de la série, et un casting très juste (mention à l’excellente Amy Ryan), Sugar est une belle réussite… jusqu’aux derniers instants de son épisode 6. Avec une audace qui confine au culot, les auteurs font basculer subitement et (presque) sans prévenir leur récit dans une direction toute autre. On pourra parler de twist, de retournement de situation, de révélation… La tonalité change drastiquement, et on peut avancer, sans spoiler, que le parti-pris qui s’engage alors ne plaira pas à tout le monde. Si le choc peut être rude pour certains, qu’il pourra être légitime de hurler à la trahison et à la manipulation du spectateur, en ce qui nous concerne, on a plutôt été séduit par le courage d’un tel revirement, que l’on jugera audacieux et courageux, qui fait revoir l’ensemble du show sous un autre prisme, et ouvre vers une saison 2 qui pourrait bien s’avérer drastiquement différente. Le seul regret que l’on pourra émettre réside dans l’absence de la conclusion que l’on attendait, que l’on s’imaginait dans cet univers jusqu’alors dépeint avec beaucoup de justesse… Tout cela est un peu cryptique, mais spoiler serait malhonnête. Et en l’état, Sugar s’avère encore une production Apple TV+ de grande qualité.

Note : 4 sur 5.

SUGAR. De Mark Protosevich (USA – 2024).
Genre : Récit policier noir. Réalisation : Fernando Meirelles et Adam Arkin. Scénario : Mark Protosevich, Donald Joh, Sam Catlin, David Rosen. Photographie : César Charlone et Richard Rutkowski. Interprétation : Colin Farrell, Kirby Howell-Baptiste, Amy Ryan, Dennis Boutsikaris, Alex Hernandez, James Cromwell… Musique : Ali Shaheed Muhammad et Adrian Younge. Durée : 289 minutes. Diffusé sur Apple TV+ (5 avril 2024).

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