Cinéaste protéiforme et insaisissable, Steven Soderbergh réalise des films au rythme ou d’autres se resservent une tasse de café. En marge de PRESENCE, son film de fantôme sorti sur les écrans il y a quelques mois, le réalisateur livrait quelques semaines après THE INSIDER (BLACK BAG), récit d’espionnage « à la Soderbergh », c’est à dire : qui ne va absolument pas là où on l’attend…

Fort d’une filmographie riche, dense et multiple, Steven Soderbergh continue d’aligner des œuvres cinématographiques avec une régularité et un rythme sans commune mesure. Mieux, il se permet d’alterner films aux penchants indépendants, voire expérimentaux, et films rassembleurs tous publics. Avec comme leitmotiv une certaine inventivité et une volonté inébranlable de triturer la matière et la narration cinématographique. Ce qui en fait un auteur passionnant. Dans THE INSIDER (à ne pas confondre avec le film homonyme – REVELATIONS en VF – de Michael Mann sorti en 1999), il revient vers le récit d’espionnage minimaliste, dans un style qui peut décontenancer, puisqu’il met de côté l’action pour mieux illustrer les rapports conflictuels et les joutes verbales des différents personnages, tous membres des services secrets britanniques, qu’il filme comme autant d’affrontements. Pour autant, THE INSIDER compose bien avec les clichés du genre : technologie et gadgets, jeux de pouvoir et de dupe, manipulation et trahison sont bel et bien présents. La recherche d’un traître au sein des services secrets, prend ici la forme d’un authentique dîner de con, dont le dindon de la farce serait, in-fine, la taupe à débusquer. A cela, le réalisateur de CONTAGION et le scénariste David Koepp (SPIDER-MAN de Sam Raimi, LA GUERRE DES MONDES de Steven Spielberg), qui renoue avec Soderbergh après KIMI (2022) et PRESENCE (2024), ajoutent une strate supplémentaire en intégrant la femme du personnage principal parmi les suspects. Car comme les espions sont avant tout des hommes et des femmes comme les autres qui vivent des relations de couple, le plus souvent bien compliquées, avec ce que cela comprend d’infidélité, de secrets et de mensonges, THE INSIDER prend un malin plaisir à entrelacer ces données purement domestiques à une intrigue d’espionnage sur la fuite d’un logiciel top secret portant le nom de code Severus.

Thérapie de couple

Le film ne quitte quasiment jamais le personnage de George Woodhouse (Michael Fassbender), dès l’ouverture où on le suit de dos au sein d’un plan séquence assez virtuose. Le comédien délivre une prestation froide et quasi mutique, rappelant son rôle dans THE KILLER de David Fincher. Le couple qu’il forme avec Cate Blanchett est assez savoureux. La scène du dîner, qui voit les cinq suspects confrontés par Michael Fassbender, est un petit bijou d’écriture et de mise en scène. Si le scénario du film s’avère prenant et jubilatoire, la résolution de l’intrigue demeure cependant relativement prévisible pour les plus habitués et/ou attentifs, la mécanique à l’œuvre est efficace mais jamais réellement surprenante. Il ne faut pas s’attendre à une machination de derrière les fagots, sous peine d’être déçu. A noter tout de même la participation de Pierce « James Bond » Brosnan dans le rôle du responsable de l’équipe d’espions, sous forme de clin d’œil amusant et plutôt bien vu. Tout l’attrait du film réside dans l’association de la mise en scène de Soderbergh (qui assure également les rôles de directeur de la photographie et de monteur, sous pseudonyme), à la fois classique mais ultra-maîtrisée, et du scénario de David Koepp qui font de THE INSIDER un petit Soderbergh très tenu, bien ouvragé et stimulant. Un film résolument tourné vers l’humain, qui se refuse à tout effet de manche et de bascule vers l’action, d’une durée resserrée et capable de maintenir une tension tout du long. Ce qui vaut mieux que beaucoup de thrillers ostentatoires ou faussement intelligents, sortis récemment.

Note : 3.5 sur 5.

THE INSIDER (Black Bag). De Steven Soderbergh (USA – 2025)

Genre : Espionnage. Scénario : David Koepp. Photographie : Steven Soderbergh. Interprétation : Michael Fassbender, Cate Blanchett, Tom Burke, Marisa Abela, Naomie Harris, Regé-Jean Page, Pierce Brosnan… Musique : David Holmes. Durée : 93 minutes.
Distribué en vidéo par Universal Pictures (23 juillet 2025).

La version 4K du film s’impose comme un bonheur visuel. L’image numérique délivre ici une sacrée définition. Les noirs sont profonds et les contrastes idéalement équilibrés. Les séquences en intérieur, notamment le fameux dîner, baignent dans des teintes chaudes et réconfortantes. Malgré une luminosité plus faible, la scène est superbement éclairée, avec des points lumineux soigneusement choisis (les bougies à table, notamment) apportant un côté vaporeux à l’image. Les scènes au sein des bureaux des services secrets contrastent d’autant plus avec leurs tonalités froides, gris-bleues métalliques.
Bien que le film enchaîne les scènes dialoguées, l’ensemble ne souffre pas pour autant d’un sous-traitement technique. Ici, la version originale en Dolby TrueHD 5.1 fait montre de pas mal d’autorité, avec une répartition des dialogues ainsi que des bruits d’ambiance. Tout cela colle parfaitement au propos et à la tonalité du film. La version française est quant à elle proposée en Dolby Digital 5.1. et s’avère tout aussi satisfaisante.

Dans les bonus, on trouve déjà trois scènes coupées, plutôt intéressantes au point qu’on se demande pourquoi elles ont été ôtées du final cut. Dans le bien nommé « La Conception de THE INSIDER », on découvre en cinq minutes montre en main comment ont été pensés et créés les costumes et les décors. Assez intéressant et complémentaire de « La Réunion des talents », qui se repose de son côté sur le casting, faisant intervenir les principaux comédiens. En revanche, Steven Soderbergh brille par son absence au sein de ces bonus, ce qui est fort dommage.

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