[Be Kind Rewind] LA BÊTE DE GUERRE de Kevin Reynolds (1988)

Duel au soleil

La guerre, c’est mal. C’est sanglant et très violent. En 1988, le réalisateur Kevin Reynolds en apportait une illustration coup de poing avec La Bête de Guerre, une œuvre puissante qui n’a rien perdu de sa pertinence. Le réalisateur Kevin Reynolds a connu son moment de gloire et les sommets du box-office au début des années 90 au côté de Kevin Costner pour Robin des Bois, prince des voleurs (1991), avant de sombrer dans les limbes d’Hollywood avec les échecs successifs de Rapa Nui (1993) et surtout le désastre critique et publique Waterworld (1995). Un cinéaste mésestimé qui avait auparavant secoué le cocotier hollywoodien et marqué les esprits avec un film de guerre âpre et violent : La Bête de guerre, sorti en 1988. Le film est l’adaptation de la pièce de théâtre Nanawatai de William Mastrosimone, et illustre l’errance d’un escadron soviétique se déplaçant dans un char de combat, isolé en pleine guerre d’Afghanistan en 1981. Après avoir massacré un village moudjahidin, ils se trouvent traqués par un groupe de résistants afghans criant vengeance. Kevin Reynolds prend son sujet au premier degré et choisit de filmer son histoire dans un style brut, aux accents quasi-documentaires. Pour cela, il ne s’interdit aucun débordement de violence et dès l’ouverture du film, compose une scène choc lorsque les soldats soviétiques s’adonnent à une véritable boucherie sur le peuple afghan. Une séquence qui, d’emblée, donne le ton, pose les bases d’un récit qui expose sans concession la barbarie, les atrocités ainsi que la folie engendrées par le conflit. Celles des soldats soviétiques dans un premier temps, montrés comme littéralement sous l’emprise du conflit, capables des pires atrocités. Mais le film a cette particularité précieuse et pas si courante à l’époque de ne privilégier aucun des deux camps : on suit autant le point de vue des Soviétiques que des Moudjahidines. Ainsi, au massacre d’ouverture, le film oppose en dernière bobine une vengeance pas moins sanglante, dans une référence à peine voilé à David contre Goliath, à l’issue d’une traque aliénante.

“C’est pas ma guerre…”

L’approche peut sembler un peu naïve, elle n’en reste pas moins pertinente de la part de Kevin Reynolds qui place sur un même plan les exactions des deux camps. Ici, pas de personnages positifs ou négatifs, tous cèdent à un moment ou un autre à leurs plus bas instincts, que ce soit la soif de sang et la démence côté soviétique, ou la vengeance et la survie côté afghan. Les femmes ne sont d’ailleurs pas épargnées, prêtes à prendre les armes et à lyncher l’ennemi. D’où un discours évident se dégageant du film : la guerre rend absolument barjo et les exactions des uns finissent toujours par se retourner contre eux (à l’image de la mare empoisonnée). On est très clairement à des années lumières de la représentation du guerrier américain, de l’héroïsme béat à la Rambo III de Peter MacDonald, sorti la même année et évoquant également le conflit afghan sous un tout autre spectre. A ce titre, le personnage central, interprété par Jason Patric, loin du soldat héros, est lui-même un personnage totalement dépassé par les événements, balancé entre les deux camps. Trahi par les siens, il bascule chez l’ennemi et grâce à ses connaissances, devient le bras armé des moudjahidines. De son récit implacable et son approche réaliste, le film bascule progressivement vers une forme d’abstraction, à mesure que le char progresse dans ces paysages désertiques. Et malgré leur immensité, c’est une sensation d’enfermement, de claustrophobie et d’inéluctabilité qui finit par dominer, tant les personnages semblent prisonniers d’un désert prenant les atours d’un purgatoire à ciel ouvert, un monde qui n’a plus grand chose à voir avec le réalisme. A cet égard, la représentation du char soviétique, énorme monstre d’acier (The Beast en VO), s’approche elle-même d’une incarnation presque maléfique, à l’image de ce qu’a pu faire Spielberg et le camion de Duel, à grand renfort de bruitages bestiaux. Œuvre rude, âpre, La Bête de Guerre reste aujourd’hui un film de guerre de tout premier ordre. Un condensé de folie guerrière, au discours marquant et à l’efficacité redoutable, dont la mise en scène de Kevin Reynolds, paradoxalement aussi rugueuse que cinégénique, annonce une maîtrise malheureusement trop peu exploitée par la suite, la carrière du cinéaste ayant vrillé après le pourtant bien sympathique Waterworld…

Note : 4 sur 5.

LA BÊTE DE GUERRE (The Beast). De Kevin Reynolds (USA – 1988).
Genre : Guerre. Scénario : William Mastrosimone. Interprétation : George Dzundza, Jason Patric, Steven Bauer, Stephen Baldwin, Donald Patrick Harvey… Musique : Mark Isham. Durée : 111 minutes. Disponible en Blu-ray chez ESC Editions (5 janvier 2022).

L’histoire : Pendant la guerre d’Afghanistan, en 1981, une troupe de soldats soviétiques, commandée par un homme très dangereux, se perd dans le désert. Les hommes, en pleine mission de destruction de villages et d’élimination de civils, deviennent alors les cibles des habitants, armés pour se défendre…


L’édition Blu-ray d’ESC Editions

TECHNIQUE. Cette édition HD se base sur une copie tirée de la pellicule 35 millimètres d’origine et offre une image assez belle à défaut d’être parfaite, en raison de nombreuses tâches et autres griffures persistantes. Le grain de la pellicule reste très prononcé, ce qui est plutôt un bon point. Le côté organique de l’image n’en ressort que plus avantageusement. Restent quelques fluctuations de couleurs et de luminosité dans certaines scènes, mais cette édition s’avère de toute évidence une proposition tout à fait honorable pour redécouvrir le film en haute définition.
La version originale en DTS Master Audio 2.0 est d’excellente facture, avec pas mal de puissance délivrée par les bruitages, notamment les grondements du char. L’ambiance sonore et les dialogues sont également bien restitués. La dynamique et l’équilibre restent très satisfaisants, mettant particulièrement en valeur la superbe musique synthétique de Mark Isham. Version française logée à la même enseigne. 

Note : 3.5 sur 5.

INTERACTIVITE. On se montre assez peu convaincu globalement par les deux courts bonus proposés dans cette édition. La présentation du film par la réalisatrice Patricia Mazuy reste assez superficielle. Plus intéressante est l’intervention du journaliste Jean Thooris, qui revient sur la carrière de Kevin Reynolds et recontextualise le film. On aurait néanmoins préféré une approche plus frontale et détaillée de la mise en scène et des thèmes du film. Dommage.

Note : 2.5 sur 5.

Par Nicolas Mouchel

Créateur et rédacteur sur Obsession B. Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts… Pas insensible à la folie et l’inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste… Que du classique en résumé. Les bases. Normal.
Contact : niko.mouchel@gmail.com

2 Comments on [Be Kind Rewind] LA BÊTE DE GUERRE de Kevin Reynolds (1988)

  1. Je l’avais adoré à sa sortie… J’ai acheté le BR mais j’avoue que j’ai beaucoup de mal désormais à m’infliger des films de guerre… particulièrement en ce moment. Trouverais-je la motivation suffisante pour le revoir ? Time will tell…
    Je me souviens aussi de quelques autres grands films plus ou moins à la même époque qui m’avaient tous autant marqué: Les rois du désert, La Déchirure, Salvador… et quelques autres

    J’aime

    • Salvador ! Grosse grosse baffe à l’époque en VHS !!! Pas revu depuis longtemps. Les rois du Désert, plus léger dans la forme, mais intéressant dans le fond… Pareil, mériterait d’être revu…

      J’aime

Répondre à foxart4 Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Three Mothers Films

Trigger Warning : presque tout...

CritiKs MoviZ

Critiques de films ...

LA FOUTOIROTHÈQUE

Collection cinéphagique en forme de boxon

Sweet Judas

Le blog qu'on sait pas trop de quoi il parle, mais qu'il est vachement beau.

A Sad Picture Of A Red Sky

Un blog où je vous parlerais de mes passions, le cinéma, la musique, les romans, les comics/BD, les séries TV et qui sait, un jour peut-être je vous parlerais de l’Univers A Sad Picture Of A Red Sky et de mes romans ;) En attendant bonne lecture, bon visionnage et bonne écoute ! D.A.G. //// A blog about movies, music, novels, comics, TV-shows and maybe one day I will talk to you about A Sad Picture Of A Red Sky Universe. Meanwhile, have a good reading, viewing and listening ;) D.A.G.

Le blog de la revue de cinéma Versus

Films de genre & grands classiques

Mauvais Genre

par amour pour le cinéma de genre

Boires et Déboires d'un Zéro Masqué

Beaucoup de cinéma, un zeste de littérature, une cuillerée de sport et d'actualité et un tantinet d'histoires du quotidien d'un zéro.

%d blogueurs aiment cette page :