Œuvre emblématique du cinéma d’exploitation japonais des années 7O, La Femme Scorpion est devenue au fil du temps une référence pour une frange de la cinéphilie, fascinée par son mélange de film de prisons, de pinku eiga et de rape and revenge. Fort d’une saga composée de dix films extrêmement populaire dans son pays, portée aux nues par Quentin Tarantino qui s’en est largement inspiré pour la conception de Kill Bill, la belle œuvre mal élevée conçue par Shun’ya Itō est aussi une longue série qui a connu pas mal de virages, voire des sorties de route. Le très beau et indispensable coffret édité par Le Chat qui Fume, qui regroupe six des dix films de la saga, est l’occasion idéale de plonger dans un phénomène qui a durablement imprégné la pop culture mondiale.

LA FEMME SCORPION de Shun’ya Itō (1972)

C’est donc La Femme Scorpion qui ouvre le bal de cette saga. Réalisée en 1972, cette entrée en matière dans l’univers de Nami Matsushima fait office de note d’intention pour une série qui n’évoluera que modérément par la suite. Personnage mystérieux et mutique, à la beauté froide mais à la détermination sans faille, Nami est une redoutable tueuse principalement mue par un désir de vengeance. C’est la trahison de son amant, officier de police corrompu, qui déclenche en elle cette soif de justice. Conduite derrière les barreaux d’une prison de haute sécurité, elle y subi les pires humiliations, sans jamais broncher, avant de s’évader et de mettre un point d’honneur à se venger. La Femme Scorpion, interprétée par la troublante et charismatique Meiko Kaji, est en soi une œuvre multiple, totalement ancrée dans une tradition de série B mal élevée, associant les pires sévices des films de prison au rape and revenge, le tout agrémenté d’une solide pincée de polar et d’envolées érotiques du meilleur effet. Mais ce qui fait de La Femme Scorpion la quintessence d’une forme de cinéma d’exploitation, c’est son esthétique et sa constante recherche formelle qui en font une œuvre qui dépasse son statut pour l’emmener vers les cimes d’une forme de cinéma de la jouissance immédiate. Shun’ya Itō multiplie les cadrages improbables, alambiqués, soigne la composition de ses plans, usant de la double focale jusqu’à plus soif et infuse ses images d’effets de lumière extravagants et de décors, parfois des toiles peintes en fond, à la puissance évocatrice indéniable. Des choix graphiques toujours signifiants qui servent continuellement le récit et hissent La Femme Scorpion vers un idéal de cinéma Bis. Violent, par moments malaisant par les nombreuses humiliations subies par les personnages, dont la principale protagoniste, le film se révèle d’une rigueur formelle assez stupéfiante encore aujourd’hui. D’autant que le réalisateur y couple un discours politique puissant, une charge contre les institutions (toutes les figures d’autorité sont des pourris) et une approche féministe assez gonflée. Face à une domination masculine, certes caricaturale, mais basée sur un patriarcat vomitif et agonisant, le film donne à voir une représentation des femmes, pas toujours tendres, bien au contraire, mais dotées d’une sacrée force de caractère. Pour un premier long-métrage, Shun’ya Itō fait feu de tous bois et démontre une capacité et une maîtrise de son cinéma impressionnantes. L’iconisation de sa tueuse vengeresse, porte en elle la rage de toute une condition féminine brimée, notamment au Japon. Un beau pavé dans la mare, porté par la chanson du générique, « Urami bushi », écrite par Shun’ya Itō et Shunsuke Kikuchi, interprétée par Meiko Kaji elle-même, véritable hymne de la série, d’ailleurs reprise par Quentin Tarantino pour les bandes originales de Kill Bill.

Note : 4 sur 5.

ELLE S’APPELAIT SCORPION de Shun’ya Itō (1973)

Face au succès conséquent de La Femme Scorpion, Shun’ya Itō tourne dans la foulée une séquelle intitulée Elle s’appelait Scorpion en 1973. Le film s’inscrit comme une suite directe, renouant avec une Nami retournée derrière les barreaux, qui ne va pas tarder à s’évader à nouveau, accompagnée cette fois d’un groupe de prisonnières. Cette suite s’émancipe du précédent opus, notamment par ses scènes tournées en milieu naturel, apportant une certaine ampleur aux décors, ainsi qu’au récit. Les fuyardes trouvent refuge dans un village abandonné. Un décor angoissant que Shun’ya Itō va rendre quasiment fantasmagorique et gothique à travers des tableaux surréalistes, à la limite de l’abstraction, engageant le film dans une voie où le fantastique s’avère encore plus palpable que dans La Femme Scorpion qui convoquait déjà des visions parfois quasi-surnaturelles. Maître de son sujet, Shun’ya Itō confirme l’approche visuelle du premier film avec une iconisation encore plus poussée et des idées de mise en scène toujours aussi folles et audacieuses. Cette séquelle multiplie les moments de bravoure visuelle : effets de lumière, cadrages, places des personnages dans le plan, effets de surimpression, arrêts sur image, double optique… Un régal pour tout amateur de cinéma graphique. D’autant que cette suite continue d’arroser à tout va dans son intrigue : personne n’en réchappe réellement et le cinéaste et ses scénaristes se font un malin plaisir à dégommer les policiers et autres matons sadiques, de simples Japonais en vadrouille qui passent pour les pires détraqués, voire même ses personnages féminins en cavale, qui ont toutes un bagage moral bien lourd à porter et s’adonnent aux pires sévices pour survivre. Le personnage de Nami Matsushima prend un peu plus de consistance et continue d’écrire sa légende, errant tel un fantôme vengeur, mutique, pour apaiser sa soif de vengeance, tel un ange du mal. Bourré d’idées et toujours mal élevé, Elle s’appelait Scorpion et le complément idéal du précédent film, un film d’exploitation lui aussi de haute volée.

Note : 4 sur 5.

LA TANIERE DE LA BETE de Shun’ya Itō (1973)

Dans son troisième opus, La Tanière de la Bête, la saga s’émancipe un peu plus encore et élargit ses perspectives puisque Nami Matsushima est désormais en fuite en milieu urbain, un univers angoissant et cloisonné que Shun’ya Itō parvient à rendre oppressant au possible, plantant son action dans deux ou trois décors distincts, créant un sentiment d’étouffement. Si Nami n’est plus en prison, la société qui l’entoure se révèle être un immense univers aliénant. La Femme Scorpion est hébergée par une prostituée totalement soumise à un frère attardé qui abuse d’elle régulièrement. Ce troisième film est peut-être le plus sombre, le plus désespéré de la saga. C’est en tout cas celui qui donne à voir une condition féminine littéralement jetée en pâture à la toxicité masculine, des femmes considérées comme des objets de luxure et réceptacles de toutes les formes de violence. Particulièrement anxiogène, La Tanière de la Bête vient clore en beauté une trilogie de la douleur qui offre néanmoins un espoir de prise de conscience et de soulèvement des femmes. Ce sera malheureusement le dernier film de la série réalisé par Shun’ya Itō…

Note : 3.5 sur 5.

MELODIE DE LA RANCUNE de Yasuharu Hasebe (1974)

Au revoir Shun’ya Itō, cinéaste très certainement beaucoup trop politique et corrosif pour le studio Toei, qui engage alors Yasuharu Hasebe pour donner une suite aux aventures de Nami Matsushima. Et de fait, Mélodie de la rancune prend une direction quelque peu différente en misant sur une relation romantique de Nami et d’un jeune militant d’extrême gauche, lui aussi malmené par la vie et sorte de pendant masculin de l’héroïne. Une romance qui terminera bien évidemment très mal. Yasuharu Hasebe (réalisateur de la série Stray Cat Rock) propose un style très différent et beaucoup plus sage que son prédécesseur, mettant de côté les fulgurances baroques de la série pour l’implanter au sein d’un univers plus réaliste, proche du film de casse et du thriller. Les thématiques de torture et de vengeance sont bien toujours présentes, mais cette déclinaison du concept de la saga trouve sa propre voie, dans un film globalement efficace, parcouru d’éléments de mise en scène parfois inspirés, qui vient clore un chapitre important de La Femme Scorpion, puisqu’il s’agit du dernier mettant en scène la sublime Meiko Kaji…

Note : 3.5 sur 5.

LA NOUVELLE FEMME SCORPION : PRISONNIERE 701 de Yutaka Kohira (1976)

Après une première série de quatre films de très haute volée, le départ de son réalisateur phare et de sa comédienne et icone principale, la saga La Femme Scorpion s’auto-reboote dès 1976 avec La Nouvelle Femme Scorpion : Prisonnière 701. Les absences de ces artistes clés et la nouvelle orientation prise par la Toei sonnent en quelque sorte le glas des hautes ambitions de la série. C’est Yutaka Kohira qui prend le relais à la réalisation, et Yumi Takigawa (Le Couvent de la Bête sacrée) qui reprend le rôle principal, avec une nouvelle histoire basée sur un personnage tout neuf et toujours aussi mutique, qui va à nouveau bien en baver face à la veulerie et au sadisme masculin, ainsi qu’à la perfidie féminine. Mais autant dans son scénario que dans sa mise en scène, cette nouvelle Femme Scorpion se montre bien sage. Reprenant les grandes lignes du film original, cette nouvelle version reste dans les clous, proposant un spectacle loin d’être subversif, bien que très correct dans sa mise en forme. Distrayant et efficace, La Nouvelle Femme Scorpion : Prisonnière 701 l’est incontestablement, mais il lui manque ce supplément d’âme, de personnalité et d’autorité qui transcendaient les précédents opus. Le film est globalement expurgé de ses visions surréalistes et baroques, sa charge virulente contre le patriarcat et l’omnipotence masculine sont bien timides. Une sorte de squelette du concept original, un rape and revenge carcéral et efficace dépourvu de la chair qui faisait tout le sel de la saga jusqu’alors. Ce qui en fait un épisode assez quelconque et surtout très dispensable pour les amoureux des quatre précédents films… Le charme s’y est quelque peu évaporé. Et sacrilège suprême : la célèbre chanson « Urami bushi » y est totalement absente.

Note : 3 sur 5.

LA NOUVELLE FEMME SCORPION – CACHOT X de Yutaka Kohira (1977)

Sixième et dernier opus du coffret édité par Le Chat qui fume, La Nouvelle Femme Scorpion : Cachot X confirme la nouvelle orientation prise par une série qui ne sait plus trop sous quel biais développer son personnage emblématique. La solution de simplicité est donc de se répéter en changeant deux ou trois éléments. La volonté de la Toei est désormais affirmée : capitaliser sur l’aura immense de la saga au Japon et d’offrir une déclinaison à chaque épisode. L’héroïne, éternelle Nami, est désormais une infirmière abusée, emprisonnée et qui va se venger. Rien de réellement nouveau sous le soleil, si ce n’est la présence de Yôko Natsuki qui prête ses traits à Nami Matsushima. La jeune comédienne fait ce qu’elle peut, sans toutefois faire oublier Meiko Kaji. Un constat qui vaut également pour la réalisation, toujours confiée à l’appliqué Yutaka Kohira, qui livre un résultat loin d’être déshonorant, mais totalement expurgé de toutes velléités et parti-pris qui faisaient des films de la saga des œuvres graphiques et politiques audacieuses et fascinantes. Cette Nouvelle Femme Scorpion ne rebondit dès lors que basiquement et de manière opportuniste sur les déviances de ses personnages, son érotisme assez bas de gamme et l’iconisation de son héroïne. Ces deux derniers films ont la principale qualité d’élever un peu plus encore l’importance des premiers opus de la saga. Quatre autres films sortiront entre 1991 et 1998 sans jamais retrouver l’éclat de cette série majeure de l’histoire du cinéma japonais.

Note : 3 sur 5.

LA FEMME SCORPION (Joshû 701-gô: Sasori) de Shun’ya Itō (Japon – 1972).
Genre : Thriller/action/érotisme. Scénario : Fumio Kōnami et Hiroo Matsuda, d’après le manga de Tōru Shinohara. Interprétation : Meiko Kaji, Rie Yokoyama, Isao Natsuyagi, Fumio Watanabe… Musique : Shunsuke Kikuchi. Durée : 87 minutes.

ELLE S’APPELAIT SCORPION (Joshuu sasori: Dai-41 zakkyo-bô) de Shun’ya Itō (Japon – 1973).
Genre : Thriller/action/érotisme. Scénario : Shun’ya Itō, Hirō Matsuda et Fumio Konami, d’après le manga de Tōru Shinohara. Interprétation : Meiko Kaji, Fumio Watanabe, Kayoko Shiraishi, Yukie Kagawa… Musique : Shunsuke Kikuchi. Durée : 89 minutes.

LA TANIERE DE LA BETE (Joshuu sasori: Kemono-beya) de Shun’ya Itō (Japon – 1973).
Genre : Thriller/action/érotisme. Scénario : Hiroo Matsuda, d’après le manga de Tōru Shinohara. Interprétation : Meiko Kaji, Mikio Narita, Reisen Lee, Yayoi Watanabe, Kōji Nanbara… Musique : Shunsuke Kikuchi. Durée : 87 minutes.

MELODIE DE LA RANCUNE (Joshuu sasori: 701-gô urami-bushi) de Yasuharu Hasebe (Japon – 1974).
Genre : Thriller/action/érotisme. Scénario : Konami Fumio et Hiro Matsuda d’après le manga de Tōru Shinohara. Interprétation : Meiko Kaji, Masakazu Tamura, Yayoi Watanabe, Toshiyuki Hosokawa, Sanae Nakahara… Musique : Hajime Kaburagi. Durée : 88 minutes.

LA NOUVELLE FEMME SCORPION : PRISONNIERE 701 (Shin joshuu sasori: Tokushu-bô X) de Yutaka Kohira (Japon – 1976).
Genre : Thriller/action/érotisme. Scénario : Tōru Shinohara. Interprétation : Yumi Takigawa, Yûsuke Natsu, Yoko Konno Yoko, Ichirô Nakatani… Musique : Masaaki Hirao. Durée : 87 minutes.

LA NOUVELLE FEMME SCORPION – CACHOT X (Joshuu sasori: Satsujin yokoku) de Yutaka Kohira (Japon – 1977).
Genre : Thriller/action/érotisme. Scénario : Tatsuhiko Kamoi et Tōru Shinohara. Interprétation : Yôko Natsuki, Takeo Chii, Masashi Ishibashi, Junkichi Orimoto… Durée : 86 minutes.

Le coffret Blu-ray du Chat qui Fume. Doté de six disques, ce volumineux coffret édité par Le Chat qui Fume rend justice à la saga de Nami Matsushima. A raison d’un film par galette, et une section bonus accompagnant le premier opus. Côté technique, les copies restaurées proposées sont assez inégales. Fort logiquement, les premiers films, plus anciens, sont les plus fragiles et quelques désagréments visuels subsistent avec du grain prononcé dans les scènes nocturnes et quelques problèmes de stabilité de l’image. Mais le travail effectué sur la restauration rend l’ensemble très beau à l’œil. De manière logique également, les deux films plus récents sont également les plus propres. Côté son, le DTS HD Master Audio proposé pour tous les films est d’excellente facture, avec juste à noter, quelques effets de sons saturés sur certains dialogues.
Niveau bonus, l’éditeur propose une fois de plus un menu copieux avec plusieurs modules revenant sur différents aspects de la saga. Julien Sévéon évoque le réalisateur Shun’ya Itō, son importance déterminante dans la série (41′), quand Clément Rauger s’attarde longuement sur la carrière de Meiko Kaji (71′) et Fathi Beddiar décortique les seconds couteaux de la saga (39′). Enfin, un bonus rend un peu plus hommage à Meiko Kaji, puisque Yves Montmayeur propose un documentaire évoquant la comédienne, entrecoupé de scènes de concert (24′). Des bandes-annonces des films complètent le programme. Pour chipoter un peu, notons qu’on n’aurait pas été contre un segment consacré à la saga et au personnage de la Femme Scorpion, notamment l’importance qu’elle occupe encore aujourd’hui et ses nombreux descendants dans la pop culture…

3 réponses à « [Be Kind Rewind] Saga LA FEMME SCORPION de Shun’ya Itō, Yasuharu Hasebe et Yutaka Kohira »

  1. […] féminin mutique et iconique de la culture populaire, apparu simultanément au Japon, celui de La Femme Scorpion, dont la série vient également de sortir chez le même éditeur Le Chat qui […]

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  2. […] la saga de La Femme Scorpion est emblématique du genre japonais de la « Pinky Violence » tout au long de […]

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  3. […] TUEUSES EN COLLANTS NOIRS, 1966) qui a signé, certes, un certain nombre de Pinku Eiga, mais aussi MÉLODIE DE LA RANCUNE (1973) très bon quatrième opus de la saga de LA FEMME SCORPION. Et de fait, Hasebe livre ici un film d’une très grande maîtrise visuelle, loin du […]

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