En parallèle des succès de la Hammer films, la Tigon British Film Productions a tenté de s’octroyer une petite part de bénéfices du fructueux cinéma d’exploitation anglais des années 60 et 70. Mais pas facile de se faire une place au soleil du cinéma british. Pourtant, la firme a su tirer son épingle du jeu à plusieurs reprises, puisqu’on lui doit notamment Le Grand Inquisiteur de Michael Reeves (1968), La Chair du Diable de Freddie Francis (1973) ou encore La Nuit des Maléfices de Piers Haggard (1972) qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui.
Tourné au début des années 70, alors que la tendance de l’horreur gothique touche à sa fin et que le cinéma d’exploitation anglais se cherche un nouveau souffle, le film de Haggard défriche déjà le courant de la Folk Horror, alors que le maître-étalon du genre, The Wicker Man de Robin Hardy, est en cours de réalisation en quasi-simultané pour une sortie quelques mois plus tard. Même si La Nuit des Maléfices est moins passé à la postérité, son apport au genre reste indéniable aujourd’hui. Enracinée dans un village isolé au fin fond de la campagne anglaise du XVIIIe siècle, l’intrigue du film dévoile une communauté marquée par des événements étranges suite à la découverte de la marque du Diable dans un champ. Une galerie de personnages se succèdent alors, autour de la probable possession d’une jeune femme, d’un juge qui n’en a cure de la superstition et d’une bande de gamins pour le moins dévergondés…

Morbide et pervers
Explorant la puissance de la foi, la propagation dévastatrice des croyances, tiraillées entre obscurantisme et modernité, La Nuit des Maléfices s’avère marquant à plusieurs niveaux. Outre son approche réaliste, qui fait fi de tout débordement outrageusement fantastique (à l’irruption d’une créature près, et encore…) et le distingue d’emblée du cinéma de la Hammer, le film de Piers Haggard explore des sentiers sinueux, voire interdits, en n’hésitant pas à illustrer assez crûment la dévotion d’une jeunesse visiblement plus encline à embrasser les préceptes de Satan que d’aller gambader dans les vertes prairies. Certaines scènes demeurent particulièrement osées pour l’Angleterre puritaine de l’époque, à base de rituels orgiaques et sexuels mettant en scène à la fois de jeunes campagnards débridés et leurs aînés.
La grande réussite de La Nuit des Maléfices est d’avoir su retranscrire une atmosphère inquiétante, voire malaisante. Le réalisateur, que l’on retrouvera aux commandes de Venin en 1981, et par ailleurs petit-fils de l’écrivain Henry Rider Haggard, créateur notamment du personnage d’Allan Quatermain, s’applique à élaborer des cadres et surcadrages très réfléchis et signifiants, alors que son directeur de la photographie Dick Bush (Tommy, Sorcerer) s’accorde au même niveau d’exigence et de qualité en composant une lumière assez jolie. Sous ses airs d’œuvre horrifique « réaliste », le film demeure habilement cauchemardesque dans ses composantes. Néanmoins, le rythme de l’ensemble demeure relativement languissant, pour ne pas dire quelque peu empoté sur les bords. Par ailleurs, initialement imaginé comme un film à sketchs, le projet conserve quelques stigmates d’une écriture éclatée qui peine à trouver une cohésion totale. Des réserves bien réelles mais qui ne sauraient balayer les qualités de ce film assez étonnant, morbide et pervers, qui fait beaucoup avec très peu.

LA NUIT DES MALEFICES (Blood on Satan’s Claw). De Piers Haggard (Royaume-Uni – 1971).
Genre : Horreur. Scénario : Piers Haggard et Robert Wynne-Simmons. Photographie : Dick Bush. Interprétation : Patrick Wymark, Linda Hayden, Barry Andrews, Michel Dtrice, Wendy Padbury, Anthony Ainley, James Hayter, Simon Williams… Musique : Marc Wilkinson. Durée : 97 minutes.
Disponible chez Rimini Editions (11 avril 2025).
Le Blu-ray de RIMINI EDITIONS. Au sein de sa collection Angoisse, l’éditeur continue de nous abreuver de (re)découvertes de belle qualité. Le film a bénéficié d’une restauration conséquente, d’où une image lumineuse, globalement dépourvue de défauts et reposant sur une très belle définition. Du beau travail. Les deux pistes audio sont en DTS-HD Master Audio 2.0, pour un résultat puissant, surtout en version originale, avec des dialogues à la portée franche, tout comme la musique bien mise en avant.
Au rayon bonus, on retrouve un entretien avec Olivier Père, directeur de l’Unité Cinéma d’Arte France (42′), qui évoque de manière érudite le film, comme à son accoutumée, et le replace parmi les grands classiques du cinéma horrifique britannique des 70’s. L’édition s’accompagne également, et c’est habituel, d’un livret de 24 pages, « Sous le Soleil de Satan », conçu par le journaliste Marc Toullec, pour tout savoir sur la conception du film et sur les artisans qui l’ont mis en œuvre.

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