On avait quitté Zach Cregger à la sortie d’un Barbare (Barabarian en VO) éprouvant, qui avait surpris son monde, voire choqué les plus sensibles, lors de sa sortie sur Disney + en 2022. Personne n’attendait ce morceau d’angoisse et de suspense malin et manipulateur qui vrillait violemment dans le gore et l’outrance décomplexée sur sa fin. La suite de la carrière du jeune comédien et cinéaste apparaissait d’un coup extrêmement prometteuse et son projet suivant, conçu sous l’égide du studio New Line et de Warner Bros, était scruté du coin de l’oeil. Et puis Évanouis est arrivé, et l’attente n’est pas déçue, au contraire. Avec un budget nettement plus important (38 M€), un casting solide (Julia Garner, Josh Brolin), le réalisateur a pris le virage hollywoodien avec autorité et savoir-faire.
Évanouis (Weapons en VO, titre bien plus pertinent) conte l’épisode traumatique de la disparition simultanée, en pleine nuit, de dix-sept enfants dans une petite ville de Pennsylvanie. Un événement exposé en voix-off par une fillette dont on ignore tout, dans la toute première scène. Le film se propose ensuite d’illustrer les conséquences d’un drame qui bouleverse toute une communauté, révélant les travers et penchants de certains protagonistes, l’effroyable incompréhension et la quête désespérée des parents pour retrouver leurs progénitures.

En territoire Kingien…
Zach Cregger livre un film qui ressemble trait pour trait à une adaptation soignée et érudite d’un récit de Stephen King qui ne dit pas son nom. Tout est là : la petite communauté américaine bien sous tous rapports, le personnage parasite et déclencheur qui dérègle le quotidien, les protagonistes obsédés à en perdre la raison qui voient leurs plus bas instincts faire surface… La lente descente aux enfers du personnage de l’enseignante (Julia Garner), rapidement pointée du doigt car les disparus étaient tous élèves de sa classe, symbolise à elle seule la trajectoire d’un personnage typiquement « kingien », auquel on pourrait associer celui de Josh Brolin, le père dévasté et littéralement obsédé par la quête de vérité. A ce titre, Évanouis s’avère un film surnaturel porté avec conviction sur l’humain. Zach Cregger choisit de découper son récit en chapitres, chacun épousant le point de vue d’un personnage, suivant le procédé Rashōmon, qui permet au cinéaste et scénariste de revisiter les scènes sous un point de vue différent, de révéler les pièces de son puzzle avec des éclairages nouveaux à chaque étape. Bien que devenue classique, cette approche s’élève au-delà du simple gimmick ici, offrant une gradation dans la narration et dans la tension assez remarquables, et un intérêt relancé en permanence, même si, pour être totalement honnête, toutes les parties ne se valent pas. Mieux, le film se permet de voguer d’un genre à l’autre, entre horreur, suspense et comédie par instants, pour un résultat étonnamment équilibré.
Et évidemment, Évanouis propose une approche de l’horreur qui s’imbrique dans tout ça avec un doigté assez exemplaire, jouant avec l’absurdité et la viscéralité de son postulat de base, s’appuyant sur des peurs très actuelles, et faisant habilement glisser la réalité vers le surnaturel, par petites pointes subtiles. Le film n’échappe pas à un ou deux jump scares efficaces, mais privilégie son atmosphère angoissante et mystérieuse, à raison. Lorsque la violence fait irruption, elle fait mal, d’autant plus qu’elle tombe souvent de manière radicale (l’irruption du directeur d’école à la station service).

Destruction massive
Tout n’est évidemment pas parfait dans ce Évanouis. Ainsi, si certains personnages manquent un peu d’épaisseur et sont là essentiellement pour faire avancer l’histoire, dévoilant une clé ou un indice, que la résolution de l’intrigue se dessine assez rapidement pour le spectateur aguerri (on voit venir la sorcellerie et son instigatrice très rapidement), in fine, l’intérêt du film réside davantage dans la manière dont Cregger façonne son cauchemar, plus que dans sa résolution en tant que telle. En pleine possession de ses moyens, conscient de ses influences et de ses effets, le réalisateur délivre une mise en scène le plus souvent très inspirée et efficace, qui se glisse très nettement dans l’héritage de John Carpenter, avec ses cadres larges et ses mouvements de caméras feutrés et millimétrés. Une efficacité qui atteint son apothéose dans un final qui a la bonne idée d’aller au bout de ses convictions, assumant une position et une forme de critique du pouvoir et de l’emprise au sens propre du terme, le réalisateur délivre ainsi soudainement un discours politique et social qui fait finalement sens. Et pour le représenter, il ne recule pas devant un grand guignol particulièrement jubilatoire, dans une scène très graphique et extrêmement bien montée qui fera date. Si Évanouis figure bien dans la liste des films d’horreur les plus puissants et enthousiasmants de cet été 2025, il s’impose également comme l’un des plus ancrés dans son époque aux côtés, notamment, de Eddington et 28 ans plus tard. Ce n’est pas rien. Et on attend de voir avec beaucoup de curiosité ce que va bien pouvoir proposer Cregger avec son adaptation de Resident Evil…

Évanouis (Weapons). De Zach Cregger (USA – 2025).
Genre : Horreur. Scénario : Zach Cregger. Photographie : Larkin Seiple. Interprétation : Josh Brolin, Julia Garner, Alden Ehrenreich, Austin Abrams, Cary Christopher, Benedict Wong… Musique : Ryan Holladay, Hays Holladay et Zach Cregger. Durée : 128 minutes.
Distribué par Warner Bros (6 août 2025).

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