Véritable saga légendaire du cinéma japonais, LA LEGENDE DE ZATOÏCHI, mettant en scène le masseur aveugle, ancien yakuza devenu vagabond errant, aux techniques de sabre redoutables, est née sur le grand écran en 1962 par l’entremise de la Daiei, avec le bien nommé : LA LEGENDE ZATOÏCHI – LE MASSEUR AVEUGLE réalisé par Kenji Misumi. Adapté d’une courte nouvelle de Kan Shimozawa parue en 1961, le film est une oeuvre à faible budget qui rencontre un immense succès et lance la franchise qui donnera lieu à une lignée de pas moins de 27 films, à une série télévisée de 100 épisodes et à des déclinaisons et innombrables citations dans l’ensemble de la culture japonaise.

Déjà proposé en vidéo au format HD chez Criterion qui a édité il y a quelques années un imposant coffret (désormais épuisé) reprenant l’intégrale cinématographique, la saga renaît sous les auspices de l’éditeur français Roboto Films qui se lance à l’assaut du monument avec un premier coffret HD réunissant les quatre premiers films de la saga, entre 1962 et 1963, ainsi que LE BANDIT AVEUGLE, film précurseur qui présente une première itération du personnage pour le moins étonnante.

Le Bandit aveugle (1960)

C’est par cette première adaptation pas réellement officielle mais extrêmement surprenante que nous débutons cette plongée dans ce très beau coffret Roboto. Réalisé par Kazuo Mori, LE BANDIT AVEUGLE met en scène non pas Zatoïchi, mais le personnage de Suginoichi. Lui aussi est atteint de cécité, lui aussi est un masseur hors-pair. Mais la comparaison avec ce qui façonnera ensuite le personnage légendaire et bien connu de tous s’arrête là. Froid et calculateur, Suginochi est un être avide de pouvoir et de richesse. Il nous est présenté dès sa petite enfance, en une poignée de scènes dévoilant les origines et ce qui nourrira ce qui s’apparente à de la psychopathie prédatrice. Manipulant les personnes pour son intérêt personnel, il brutalise, viole et tue, toujours pour l’appat du gain ou l’envie de gravir les échelons sociaux. En cela, le personnage est réellement décris comme un anti-héros que l’on accompagne dans chacun de ses méfaits, même les plus abjectes qui soient, lorsqu’il agresse sexuellement une femme avant de la faire chanter, lui soutirant de l’argent en la menaçant de raconter son infidélité à son Samouraï de compagnon. On le voit, cette orientation du personnage, quand bien même il n’existe pas encore sous des auspices bien plus positifs, prend une direction très osée et gagnante. C’est le réalisateur Kazuo Mori, dont la carrière couvre près de 130 films (LE COMBAT FINAL DE MAJIN en 1966), qui signe ce premier film « non-officiel » de la saga. Il récidivera en réalisant le deuxième, puis le onzième opus de la série officielle avec LA LEGENDE DE ZATOÏCHI – LE SECRET en 1962, puis LA LEGENDE DE ZATOÏCHI – LE MAUDIT en 1965. Chose amusante et non-moins marquante, le rôle-titre est déjà interprété par Shintaro Katsu, qui campera et incarnera littéralement à l’écran le personnage de Zatoïchi jusqu’en 1989.

LE BANDIT AVEUGLE de Kazuo Mori (1960).

Le Masseur aveugle (1962)

C’est donc en 1962, deux après cette entrée en matière audacieuse, que LA LEGENDE DE ZATOÏCHI – LE MASSEUR AVEUGLE ouvre réellement sa saga cinématographique. Avec ce premier volet fondateur réalisé par Kenji Misumi, à qui l’on doit quelques chanbara de haute volée de la série BABY CART, mais aussi LE RETOUR DE MAJIN, Zatoïchi dispose d’un socle solide qui jette les fondations sur lesquelles va s’appuyer la suite de la saga. On y découvre un personnage de sabreur aveugle malin, porté par une bienveillance et un sens aigu de la loyauté et de la bravoure, hérité de son passé de yakuza. Toujours interprété par Shintaro Katsu, le masseur aveugle rend visite à un chef yakuza. Bientôt entraîné dans un conflit avec un clan rival, il se lie d’amitié avec un samouraï malade du camp adverse, tandis que la guerre entre les deux factions devient inévitable. Face à la cupidité et au caractère pleutre du chef de clan qui l’accueille, ce guerrier errant qui avance dissimulé sous une apparence fragile, incarne une forme de pureté qui trouve un effet miroir dans le personnage du rōnin chargé de mener la bataille pour le clan adverse. En dehors des scènes d’action, absolument brillamment exécutées, et en particulier toute la séquence finale, qui précède l’affrontement des deux guerriers, c’est ce rapport étroit entre Zatoïchi et Miki Hirate qui fait toute le sel et la substance de ce premier opus qui s’avère déjà un classique du film de samouraï, ouvrant idéalement la voie à la saga. Kenji Misumi signera d’ailleurs cinq autres opus de la série.

LA LEGENDE DE ZATOÏCHI – LE MASSEUR AVEUGLE de Kenji Misumi (1962).

Le Secret (1962)

Le réalisateur du BANDIT AVEUGLE, Kazuo Mori, reprend la main sur le deuxième opus officiel, intitulé LA LEGENDE DE ZATOÏCHI – LE SECRET, tourné dans la foulée du premier chapitre, en 1962. On y retrouve évidemment Shintaro Katsu dans le rôle-titre. Le comédien installe réellement ce qui fera l’identité du personnage pour le reste de la série, que ce soit dans ses expressions ou ses postures. Cette suite débute un an après les événements contés dans le film initial, Zatoïchi revient pour se recueillir sur la tombe de Miki Hirate, comme il le lui avait promis. Il se retrouve à nouveau pris en étau entre deux gangs rivaux et confronté à un nouveau « champion » adverse. Particularité, ce-dernier est en fait un ronin manchot, dont la route a déjà croisé celle du masseur aveugle. Zatoïchi est plus que jamais ce guerrier détaché, isolé dans sa cécité et pourtant connecté autant à son environnement que réceptif à son entourage. Sa relation trouble avec le ronin Yoshirō est là encore l’un des enjeux du récit (le fameux secret du titre). Il y est question du passé des deux hommes, où l’on découvre tout un pan de la vie amoureuse passée de Zatoïchi. Un deuxième chapitre qui étoffe un peu plus l’univers autour du personnage. A noter que dans le rôle de Yoshirō, on découvre Tomisaburō Wakayama (crédité sous le nom de Kenzaburō Jō), qui sera célèbre quelques années plus tard dans une autre saga fameuse : BABY CART. Le comédien est par ailleurs le frère de Shintaro Katsu !

LA LEGENDE DE ZATOÏCHI – LE SECRET de Kazuo Mori (1962)

Un Nouveau voyage (1963)

Evénement dans ZATOÏCHI – UN NOUVEAU VOYAGE en 1963. Ce troisième opus officiel est également le premier en couleurs. La mythologie autour du personnage s’enrichit encore un peu plus puisque Zatoïchi tente de fuir toute la violence qui l’entoure en se retirant dans son village natal. Il y retrouve son maître d’arme, celui par qui il est devenu un combattant hors-pair. Il se retrouve mêlé à un conflit entre un clan de yakuzas et des villageois opprimés. Une fois encore, le film navigue entre affrontements, le plus souvent lapidaires et au final assez peu nombreux, et une bonne dose de romantisme puisque la sœur de son mentor tombe amoureuse de Zatoïchi et le demande mariage. Le personnage se retrouve dès lors tiraillé entre plusieurs sentiments et choix de vie. Désireux de sortir de son quotidien de brutalité, il est malheureusement vite rattrapé par la violence qui l’entoure en permanence. D’autant plus qu’il croise un combattant, frère du chef de clan tué lors de l’opus président, qui apparaît comme un ennemi, avant de laissait poindre un sens de l’honneur qui lui sera fatal. C’est une récurrence de la saga : les protagonistes ne sont pas ce qu’ils semblent être, personne n’est tout blanc ou tout noir, ici encore, que ce soit son maître d’arme ou le guerrier vengeur, les apparences sont trompeuses, et le code de l’honneur n’est pas nécessairement défendu par celui que l’on croit. Versant encore davantage vers l’émotion, voire le tragique, le film s’achève sur une image d’une tristesse infinie montrant Zatoïchi face à son destin, comme prisonnier d’une malédiction. Ce troisième chapitre est mis en scène sobrement mais de manière très efficace par Tokuzō Tanaka, assistant réalisateur d’Akira Kurosawa (RASHOMON) ou encore Kenji Mizoguchi (LES CONTES DE LA LUNE VAGUE APRES LA PLUIE), et cinéaste du sublime THE SNOW WOMAN en 1968.

LA LEGENDE DE ZATOÏCHI – UN NOUVEAU VOYAGE de Tokuzō Tanaka (1963)

Le Fugitif (1963)

Cinquième et dernier film de ce coffret, LA LEGENDE DE ZATOÏCHI – LE FUGITIF (1963) affirme le schéma de ce début de saga. Le masseur aveugle débarque dans un nouveau village où rapidement, il se rend compte que sa tête est mise à prix. On y retrouve une nouvelle fois deux clans opposés et Zatoïchi pris en étau entre les deux factions. Sa route croise également celle d’un rōnin mercenaire qui fait office d’adversaire principal lors d’un ultime duel à mort. Cet épisode ne manque pas non plus de verser vers le romantisme puisque le personnage féminin d’Otane, déjà croisé successivement dans les premiers opus, réapparaît et provoque des remous sentimentaux chez notre aveugle préféré. Est-ce la répétition de ce schéma qui commence déjà à manquer d’originalité et provoque une sorte de sensation de déjà-vu ? Le fait est que cet épisode reste, à ce stade, le moins surprenant, même si le personnage principal gagne un cran supplémentaire dans la colère et l’agressivité, le scénario déviant vers une forme de tragique plus prononcé. Plus bucolique que les précédents aussi, les scènes en extérieur y apparaissant plus nombreuses, LE FUGITIF demeure cependant remarquable dans sa forme, la mise en scène de Tokuzo Tanaka mêlant à la fois plans superbement composés et efficacité dans les séquences d’action.

LA LEGENDE DE ZATOÏCHI – LE FUGITIF de Tokuzō Tanaka (1963)

Cette fournée de cinq films ouvrant la saga Zatoïchi offre déjà une perspective nette de la richesse du personnage et des composantes qui ont pu en faire une icône de la pop-culture japonaise et au-delà. Associant le chanbara et le film de yakuza, tout en saupoudrant le tout d’une pincée de romantisme et d’un versant tragique, la série portée par l’iconique Shintaro Katsu et réalisée par quelques uns des plus grands cinéastes de la Daiei (Kazuo Mori, Kenji Misumi ou Tokuzo Tanaka en tête) est un vrai régal pour les yeux, tout en conservant toute son aura et sa puissance, près de 60 ans plus tard. Il nous tarde de découvrir la suite du travail éditorial de Roboto Films sur cette saga mythique.

Note : 4.5 sur 5.

ZATOÏCHI – LES ANNEES DAIEI volume 1. De Kazuo Mori, Kenji Misumi et Tokuzo Tanaka (Japon – 1960, 1962, 1963).

Genre : chanbara. Scénario : Minoru Inuzuka, Kikuo Umebayashi, Seiji Hoshikawa d’après une nouvelle de Kan Shimozawa. Interprétation : Shintarō Katsu, Tamao Nakamura, Masayo Banri, Michirō Minami, Yaeko Mizutani, Tomisaburō Wakayama, Seizaburō Kawazu, Mikiko Tsubouchi, Matasaburō Niwa, Miwa Takada, Jun’ichirō Narita, Jutarō Hōjō, Katsuhiko Kobayashi… Musique : Ichirō Saitō, Akira Ifukube. Durée : 91/76/72/91/86 minutes.
Distribué par Roboto Films (15 décembre 2025).

Les cinq films proposés dans ce très beau premier coffret de Roboto Films, qui comprend cinq digipacks et un visuel très réussi réalisé par l’artiste Péchane, ont fait l’objet d’une très belle restauration. Il faut dissocier le premier film (LE BANDIT AVEUGLE), des quatre autres longs-métrages de la saga La Légende de Zatoïchi, eux mêmes découpés en deux films en noir et blanc et deux en couleurs. L’inédit LE BANDIT AVEUGLE est logiquement celui qui présente la qualité HD la plus en-dessous, avec des contrastes fluctuants, notamment lors des scènes de nuit, et quelques défauts d’image toujours présents. Mais la restauration effectuée donne néanmoins à voir une image assez remarquable. Pour ce qui est des autres films de la collection, le gain du travail effectué sur l’image est beaucoup plus probant, le noir et blanc est superbe, les couleurs au rendu quelque peu pastel des deux derniers épisodes pas moins remarquables. Les contrastes bien mieux mis en valeur et une définition général qui redonne une esthétique à la fois très moderne, tout en conservant le grain original. C’est une redécouverte dans des conditions assez exemplaires de ces premiers films de la saga. La piste sonore pour tous les films est du DTS HD Master Audio 2.0. Et le résultat s’avère très propre, avec assez peu de bruit de fond, des dialogues suffisamment dynamiques, clairs et précis, sans jamais de perturbations parasitaires. Les musiques signées successivement par Ichirō Saitō et Akira Ifukube, absolument splendides, résonnent de mille feux.

L’éditeur ne se contente pas de défricher cette saga pour mieux la proposer dans des conditions techniques optimales par chez nous. Il l’accompagne de suppléments la plupart réalisés expressément pour ce coffret. Chaque film bénéficie ainsi d’une présentation par Clément Rauger, journaliste aux Cahiers du Cinéma, qui recontextualise chacune des oeuvres et apporte un éclairage sur les réalisateurs, les équipes techniques et les comédiens. C’est riche, instructif et bourré d’anecdotes. Autre spécialiste bien connu des amateurs de cinéma asiatique, Fabien Mauro apporte ses lumières sur la saga au sein d’un module intitulé « La Naissance du mythe ». Le documentaire d’une trentaine de minutes « Le Guerrier handicapé : un grand mythe du cinéma martial » expose le mythe Zatoïchi et son influence primordiale dans la culture japonaise. Enfin, un invité surprise passe une tête dans les suppléments : le réalisateur japonais déglingué Takashi Miike s’exprime sur le premier opus original LE MASSEUR AVEUGLE au sein d’un très court bonus d’à peine deux minutes.
En bref, un premier coffret assez exemplaire, qui en appelle d’autres, désormais très attendus.

Laisser un commentaire