[Série TV] MIDNIGHT MASS de Mike Flanagan

The Haunting of Crockett Island

Progressivement, le réalisateur Mike Flanagan bâtit une œuvre cohérente et sacrément fascinante, film après film, série après série. Depuis une dizaine d’années, il s’impose à chaque nouvelle création comme un cinéaste singulier, à l’univers et au style fortement identifiables, et surtout à l’intérêt croissant. Il faut dire que le bonhomme a déjà franchi des étapes pour le moins ardues et impose le respect. Après une poignée d’excellentes séries B (The Mirror en 2013, Before I Wake et Hush en 2016), l’inattendue réussite de la séquelle d’un produit horrifique de consommation courante (Ouija : Les origines en 2016), la transposition d’un écrit de Stephen King réputé inadaptable (Jessie en 2017), l’exercice extrêmement épineux de la suite bicéphale au Shining de King et de Kubrick dans un même élan avec l’adaptation de Doctor Sleep en 2019, il met en forme les anthologies télévisuelles The Haunting of… accouchant du chef d’œuvre Hill House (d’après Shirley Jackson) et d’une très belle déclinaison Bly Manor (libre adaptation du Tour d’Ecrou d’Henry James). Le tout, en moins de dix ans ! Flanagan nous revient sur Netflix avec la livraison d’une nouvelle mini-série en sept épisodes : Midnight Mass. Cette fois, le cinéaste délaisse un temps les maisons hantées et les fantômes du passé (encore que…) pour aborder un autre classique du genre fantastique, dont on se gardera bien de dévoiler l’exacte nature, d’une part car cela révélerait trop de l’intrigue, d’autre part, car la menace est bien plus diffuse et moins évidente, car passée au révélateur Flanagan.

Une bien étrange banalité…

Cette nouvelle série décrit la vie d’une poignée de personnages sur l’île de Crockett Island. L’arrivée du père Paul, un nouveau prêtre, bouleverse les habitudes des habitants et relance brusquement un élan de foi qui s’était progressivement étiolé. Alors que la petite église se remplit, l’engouement soudain pour la religion n’est pas sans poser des questions sur les réelles motivations du père Paul, tandis que d’étranges phénomènes commencent à se faire jour dans la communauté… Cet aperçu extrêmement condensé de l’intrigue laisse apparaître l’apparente banalité d’une série qui s’inspire et emprunte de-ci, de-là, notamment aux écrits de Stephen King (directement cité à l’écran), ainsi qu’à d’autres œuvres qu’il serait dommage de révéler sous peine de spoiler outre mesure. Pour autant, cet état de fait ne doit pas induire en erreur : Midnight Mass a beaucoup plus à offrir qu’une simple photocopie bouffant à tous les râteliers. Si la série pose ses bases sur une structure relativement connue, si la progression de son intrigue ne laisse pas réellement la place au doute pour les spectateurs les plus attentifs, là n’est pas l’essentiel. Le projet de Mike Flanagan dépasse l’ossature d’un récit horrifique basé sur une communauté progressivement infectée par le Mal (typique de l’œuvre de King) pour dévoiler ses véritables intentions, installer un dispositif technique de mise en scène extrêmement carré et maîtrisé de bout en bout, conjugué à un art du dialogue diablement brillant. Midnight Mass vient confirmer (s’il en était encore besoin) l’immense talent du cinéaste et sa maîtrise de l’outil cinématographique. Car Flanagan connaît ses classiques, et sait désarçonner, prendre à contrepied, jouer du langage filmique pour détourner la perception d’une séquence attendue par le biais d’un échange dialogué signifiant, d’un mouvement de caméra quasi indécelable ou encore d’un cadrage évocateur. Comment donner du corps, de la chair et du sens à un simple postulat de film d’horreur lambda…

Sur le Chemin de la rédemption

De toutes les œuvres créées par Flanagan, Midnight Mass est peut-être la plus bavarde, la plus orale. The Haunting of Bly Manor était déjà parcouru de longues scènes dialoguées, mais le réalisateur et scénariste développe ici un parti-pris audacieux (et non sans risque) de laisser le champ libre aux dialogues, étirant ces moments sur des plages de plus en plus conséquentes, accordant une confiance totale à son script, à ses comédiens et à son sens de la mise en scène et du montage. Les excès du fanatisme religieux sont évidemment au centre d’une intrigue qui questionne également les croyances, le destin, la rédemption, le devenir après la mort de personnages aux trajectoires assez peu rectilignes, cabossées, dont la foi et la moralité vont être remises en question (on pense beaucoup à Paul Shrader et notamment à son récent chef d’œuvre First Reformed). Petit bémol néanmoins… On savait que Mike Flanagan est un excellent directeur d’acteurs, élément indispensable à la pertinence d’une continuité dialoguée. Si les prestations d’Hamish Linklater, littéralement habité dans le rôle du père Paul, ou de Kate Siegel (déjà des aventures Hill House et Bly Manor), dont le personnage d’Erin Greene déborde de tristesse et de mélancolie, portent la série vers des sommets, l’interprétation globale n’est pas complètement à la hauteur. Le personnage de Riley Finn, tourmenté par son implication dans un drame passé, peine à réellement exister sous les traits d’un Zach Gilford un peu trop effacé. Le personnage du shérif incarné par l’excellent Rahul Kohli (Bly Manor), intéressant sur le papier, manque quant à lui un peu de substance, quand celui de Bev Keane (Samantha Sloyan, Hill House) ne sort jamais réellement de la représentation de la fanatique religieuse un peu trop caricaturale.

Quand soudain… l’Horreur

Pour autant, rien qui ne gâche réellement la grande œuvre que Flanagan déploie sous nos yeux ébahis tout au long des sept épisodes. Le réalisateur sait captiver par un long échange entre deux personnages simplement assis face à face dans une salle vide ou partageant des considérations métaphysiques confortablement installés dans un canapé. En cela, Flanagan pousse encore plus loin le curseur de la progression de l’action par la parole. L’intrigue de Midnight Mass évolue ainsi essentiellement par le dialogue dans au moins deux tiers de ses épisodes. Ses personnages se livrent, tentent de comprendre, s’invectivent, évoluent. La résolution de l’intrigue par l’action pure et dure n’intervient finalement que dans les deux derniers épisodes. Aux qualités certaines, mais peut-être un peu plus académiques, tout en prenant une hauteur grâce à tous les éléments précédemment mis en place. L’approche verbeuse de Flanagan va inévitablement diviser le public. Car Midnight Mass est peut-être la série de l’auteur la plus exigeante en termes d’implication du spectateur, pour ne pas décrocher à ces longues tirades sur la foi, la religion, la destinée et la mort. Il serait exagéré de dire que Flanagan réussit son pari dans sa totalité à cet égard, néanmoins, sa prise de risque, que l’on sent découler d’une ambition artistique globale, emporte clairement l’adhésion. Les saillies horrifiques, assez peu fréquentes et régulièrement positionnées en conclusion de chaque épisode, profitent d’un impact décuplé par leur soudaineté, leur approche graphique et leur violence.
Sans attendre la quasi-perfection, ni l’équilibre chirurgical de son chef d’œuvre The Haunting of Hill House, Mike Flanagan prouve néanmoins que sa liberté artistique ne saurait se heurter à des contingences de mode ou à des directives d’exécutifs frileux. Il signe par ailleurs quelques somptueuses images et quelques très beaux moments marquant durablement la rétine et démontre avec Midnight Mass que malgré quelques défauts, son approche de la mise en scène et de la narration restent sans grand équivalent dans le genre horrifique actuellement, même si sa démarche pourra rebuter un public allergique à une certaine lenteur. Grâce à la faculté de son auteur de créer un monde crédible, un microcosme vivant, inquiétant et émouvant, Midnight Mass fascine et emporte littéralement dans son sillage le spectateur qui acceptera de s’y abandonner. Et démontre, une fois de plus, que les réalisations de Mike Flanagan n’en sont que plus précieuses.

Note : 4.5 sur 5.

MIDNIGHT MASS. De Mike Flanagan (USA/Canada – 2021).
Genre : Drame horrifique. Scénario : Mike Flanagan. Interprétation : Kate Siegel, Zach Gilford, Kristin Lehman, Hamish Linklater, Samantha Sloyan, Igby Rigney, Rahul Kohli, Henry Thomas, Michael Trucco… Musique : The Newton Brothers. Durée : 7×60 minutes. Distribué par Netflix (24 septembre 2021).

Par Nicolas Mouchel

Journaliste et créateur d'Obsession B.
Passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts... Pas insensible à la folie et l'inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste... Que du classique en résumé. Les bases. Normal.
Contact : niko.mouchel@gmail.com

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