

Invisible en France depuis toujours, que ce soit sur grand écran (à quelques festivals près) ou au format vidéo, House de Nobuhiko Obayashi est un objet cinématographique culte, notamment au Japon, dont la légende chuchote continuellement aux oreilles des cinéphiles occidentaux depuis 45 ans, sans que la plupart n’aient pu poser leurs yeux dessus. Bonne nouvelle, le film est sorti en salles dans une splendide copie grâce à Potemkine Films. Et ô joie, la légende dit vrai : c’est une œuvre complètement dingue !
Ayant débuté sa carrière dans le cinéma expérimental et les films publicitaires, Nobuhiko Obayashi n’est pas un réalisateur comme les autres. Sensible aux arts plastiques en général, il fait de ses créations filmiques des œuvres protéiformes se rapprochant par instant d’ambitieux collages de matières. House, son premier long-métrage traditionnel, en est le plus bel exemple. Pourtant, il débute comme un film assez classique de collégiennes, plutôt léger dans le ton et la forme, de quoi bien planter le décor et présenter des personnages caractérisés par leurs sobriquets : Binocles, Mélodie, Kung fu, Belle… Le film décrit l’excursion de ce groupe de jeunes filles vers l’ancienne maison familiale de l’une d’entre elle pour retrouver sa vieille tante. Or, l’environnement y devient progressivement étrange, marqué par des manifestations surnaturelles et la disparition progressive des jeunes amies du groupe. On tient là le canevas d’une sacré tripotée de films d’horreur, que Nobuhiko Obayashi parvient cependant à transcender par le biais d’une approche formelle et de choix de mise en scène à nulle autre pareil, pour en faire un film véritablement unique.

Patchwork graphique
Très vite, le récit s’embarque donc vers le cinéma horrifique : avec sa maison hantée, un spectre malicieux qui hante ses murs, un chat angora pas moins étrange et omniprésent et surtout son lot de meurtres et d’effets gores généreux. Mais les expérimentations formelles de Nobuhiko Obayashi hissent House vers tout autre chose, un film hybride, qui ne cesse de faire des appels du pied à la comédie la plus potache (l’homme bananes, tout de même), voire du cartoon, en rappelant que, quand même, tout ceci n’est pas très sérieux. House est finalement un vaste champ d’expérimentation pour Nobuhiko Obayashi, qui triture et malaxe sa matière filmique avec tous les outils dont il dispose. Si certains effets sont cheap, le film n’en souffre jamais tant son esthétisme, sa mise en scène, ses parti-pris formels foisonnants le plongent dans une dimension autre qui s’accorde sans aucun problème avec les limites de ses effets. De fait, le film apparaît comme un véritable exercice de collages de formes diverses, de choix de cadrage et de montage : ouvertures et fermetures à l’iris, jeux complexes sur la composition des plans, surcadrages, décors et fonds peints, effets de transition, montage accéléré, incrustations d’images… On est en présence d’un maelstrom d’idées donnant le vertige, pour un résultat esthétique incomparable. House est un immense délire onirique, dont pas un plan n’est épargné d’une trouvaille visuelle ou de mise en scène. Rarement film n’a autant ressemblé à un patchwork géant aboutissant cependant à un tout, cohérent et perpétuellement inventif. En ce sens, le film voit son côté créatif prendre tout son sens au travail de montage et de postproduction, tant on sent un soin méticuleux accordé au travail à même l’image et la pellicule.

Au panthéon du film de maison hantée
Le ton ne cesse de naviguer entre récit horrifique (têtes et membres coupés sont légions) et comédie bariolée, car Nobuhiko Obayashi ne recule devant rien, au son du score omniprésent d’Asei Kobayashi et Micky Yoshino et de leurs ritournelles obsédantes. Le film, sorte de montagnes russes de sensations et d’exubérance, suit un crescendo jusqu’à un déferlement frénétique final assez démentiel. Il y a dans House une liberté créative rafraîchissante, sans garde-fous, un foisonnement d’idées, une envie de cinéma excessif dans sa générosité avec un côté un peu foutraque par instants. Ludique et fascinant, complètement fou de créativité, parfois totalement psychédélique, House se révèle de toute évidence un terreau d’inspiration d’un bon paquet d’œuvres ultérieures qui lui doivent énormément. Pour schématiser à grands coups de serpes, le film se situe au croisement du Magicien d’Oz et d’Alice au Pays des Merveilles, de La Maison du Diable et d’Evil Dead. Il n’est d’ailleurs pas exagéré de considérer que House constitue avec le film de Robert Wise, chacun dans son genre et à sa manière, l’autre sommet indiscutable du film de maison hanté. Inutile d’en dire davantage, un objet comme House, il faut l’avoir vu pour bien prendre conscience de l’expérience toute autre à laquelle on participe.
HOUSE (Hausu). De Nobuhiko Obayashi (Japon – 1977).
Genre : Fantastique/horreur/comédie. Scénario : Chiho Katsura et Chigumi Ōbayashi. Interprétation : Kimiko Ikegami, Miki Jinbo, Kumiko Ohba, Ai Matsubara, Mieko Satô… Musique : Asei Kobayashi et Micky Yoshino. Durée : 88 minutes. Distribué en salles par Potemkine Films (28 juin 2023).

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