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[Critique] MUTAFUKAZ de Guillaume « Run » Renard

Bonne nouvelle : la déflagration MUTAFUKAZ est aussi forte à l'écran qu'en BD. L'adaptation de Guillaume "Run" Renard et Shōjirō Nishimi frappe juste, constituant probablement le film de genre français le plus généreux et jouissif de ces dernières années...

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Mutafukaz (1)Adapter sa propre oeuvre au cinéma n’est pas chose facile. Guillaume « Run » Renard l’a pressenti. C’est pourquoi l’auteur s’est appuyé sur le savoir-faire de deux studios, Ankama Animations et les Japonais de Studio 4°C, pour la transposition à l’écran de sa BD monstre Mutafukaz. Le défi était ardu, le travail a été long, mais le résultat en vaut clairement la peine : la foi de « Run » en son projet et dans le Cinéma est telle que le film issu de son maelstrom de références pop-culturelles produit un effet terrible et gagne de toute évidence ses gallons d’oeuvre 100 % cinématographique.
Mutafukaz, kézako ? Le premier titre BD de son auteur, débuté en 2006 et ayant atteint aujourd’hui les 600 pages en 6 volumes chez Ankama éditions. Mais pour mieux comprendre l’esprit Mutafukaz, il faut appréhender la chose sous l’angle du Label 619, dirigé par Run, qui a notamment publié les séries Doggy Bags, Freaks’squeele et remis au goût du jour l’incontrôlable Tank Girl. Points communs de ces titres : une liberté créatrice quasi totale de tons, de ruptures stylistiques et un patchwork référentiel abondant piochant allègrement dans les séries B à Z et dans la pop culture des 80/90’s. La BD Mutafukaz est le gros œuvre de Run, qui emprunte autant aux comics qu’à la culture urbaine, aux mangas et à la SF. Sa transposition à l’écran ne sacrifie jamais l’esprit de la BD, même si le travail d’adaptation a dû être rude… Des traits aussi marquants que l’humour, les scènes violentes, gores et sexy avaient fort à faire pour trouver leur place dans une salle de cinéma.

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DMC : Dégueu, Merdique et Crado

La grande force de ce premier long-métrage et son identité forte, que Run a su précieusement conserver en ayant la bonne idée (et l’opportunité) de s’entourer des talents de Shōjirō Nishimi et du staff du Studio 4°C, structure japonaise à l’expertise incontestable, puisqu’ayant œuvré sur des pépites telles que Animatrix et Amer Béton. Le résultat à l’écran est un shoot d’adrénaline qui brille par sa virtuosité technique, son sens du rythme et de la mise en scène. On suit le destin d’Angelino, Vinz et Willis, trois losers, véritables antihéros incarnés, qui tentent de se dépatouiller de leur quotidien au sein de Dark Meat City (DMC), mégalopole plombée par le soleil et la violence. Au prix d’un important travail d’adaptation, Run a condensé les péripéties des presque 600 pages de sa BD pour proposer une histoire de 90 minutes qui tienne la route. En terme de narration, le pari n’est pas complètement gagné, car Mutafukaz, après une exposition et une première moitié de métrage convaincantes et jouissives, s’essouffle quelque peu dans sa deuxième partie. Mais c’est à peu près tout ce que l’on peut reprocher au film…
Car pour le reste, Mutafukaz est un ride graphique et rythmique assez démentiel, qui carbure à la (bonne) référence. Plus qu’une simple transposition, c’est surtout, et c’est ce qui enthousiasme le plus, un vrai film pensé et réfléchi en termes de mise en scène. Mutafukaz respire le cinéma dès ses premières images, ses compositions de plans, pas avare en images iconiques et d’accès de fureur pelliculés purement jouissifs, foisonnant et bardé de fulgurances visuelles, de choix esthétiques payants. Mais aussi et surtout dans le dynamisme de ses scènes d’action, Mutafukaz profite de son passage sur grand écran pour justement appuyer sur le champignon en terme de vivacité, comme pour mieux marquer la différence de support par rapport à la BD. Le tout en s’appuyant sur une lisibilité de tous les instants, à l’image de cette poursuite en camion glace qui pourrait rester dans les annales du genre.
Dans ce qu’il emprunte et réinvente, le film de Run et Nishimi est un condensé de bon goût. L’intrigue estampillée SF emprunte de larges pans au cinéma de John Carpenter, Invasion Los Angeles (1988) en tête de liste, que Run décrit comme une oeuvre imparfaite, mais de référence, mais aussi The Thing (1982) et ses horreurs graphiques. La bande-son est à l’avenant, la musique de The Toxic Avenger et Guillaume Houzé apporte en effet beaucoup au rythme trépidant des scènes d’action.

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Des lascars à la marge

Mutafukaz n’en oublie pas pour autant d’enrober sa forme atomique d’un fonds pertinent. Dans un décor perfusé par le chaos ambiant, les émeutes et la lutte des clans, le film ose un discours sur la différence, avec ses personnages principaux au design décalé. Angelino, son héros à la peau noire, son acolyte Vinz et sa tête de mort enflammée, ou encore Willis, le pote à l’apparence de chauve-souris. Dans Mutafukaz, nos trois héros à l’apparence bestiale et monstrueuse (auxquels on peut ajouter les lutteurs masqués de Lucha libre) sont physiquement différenciés des autres, à première vue plus humains. Or, plus les personnages affichent une apparence réaliste, plus ils sont louches, voire dangereux. Angelino, Vinz et Willis sont ici clairement identifiés comme des personnages à la marge, des pestiférés pas mieux considérés que la horde de cafards qui grouille dans leur appartement. De bien beaux lascars (que les voix d’Orelsan et Gringe personnifient avec pertinence) qui peinent déjà à vivre au quotidien et se retrouvent confrontés à une menace bien plus grande qu’eux…
Bref, n’y allons pas par quatre chemins, Mutafukaz est l’un des tous meilleurs films de genre français de ces dernières années, l’un de ceux qui honorent ses (nombreuses) références. L’un des plus généreux et sincères, une oeuvre SF/fantastique visuellement très aboutie et audacieuse, aux ruptures esthétiques (bascule en N &B, typographie plein écran) assumées, et aux connotations politique et sociale bien vues, à l’image de sa principale référence, le cinéma de John Carpenter. Marqué par quelques faiblesses liées aux contraintes de l’adaptation, à savoir une narration qui pique du nez et un peu trop explicative en deuxième moitié, des arcs laissés de côté (les lutteurs mexicains), le film est une belle bouffée d’air frais, un « ride » à expérimenter de toute urgence (les néophytes de l’univers ne seront pas perdus), l’histoire compte ici finalement bien moins que l’énergie, l’ambiance et l’univers dépeints dans Mutafukaz.

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MUTAFUKAZ
Guillaume « Run »Renard et Shôjirô Nishimi (France/Japon – 2017)

Note : 4Genre SF/Fantastique – Interprétation Orelsan, Gringe, Rédouanne Harjane, Kelly Marot, Féodor Atkine… – Musique The Toxic Avenger et Guillaume Houzé – Durée 90 minutes.

L’histoire : Angelino est un jeune loser parmi tant d’autres à Dark Meat City, une mégalopole sans pitié sous le soleil de Californie. La journée, il livre des pizzas dans tous les recoins de la ville et la nuit, il squatte une chambre d’hôtel minable avec son coloc Vinz et une armada de cafards qui font désormais un peu partie de sa famille. À la suite d’un accident de scooter lorsque son chemin a croisé par inadvertance la divine Luna, une fille aux cheveux noir de jais, notre jeune lascar commence à souffrir de maux de tête et d’étranges hallucinations. Des hallucinations, vous avez dit ? Hmm, peut-être pas… Pourchassé par des hommes en noir, Angelino n’a plus aucun doute : il est pris pour cible. Mais pourquoi lui ?

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