[Critique] ADORATION de Fabrice Du Welz

© KrisdeWitte2018

Après Calvaire en 2004 et Alleluia en 2014, Fabrice Du Welz boucle sa « trilogie des Ardennes » avec Adoration, son sixième long-métrage sorti début 2020. Un triptyque âpre et émotionnellement chargé, qui explore différents aspects de la folie et met en exergue des personnages de marginaux, écorchés par la vie. Avec ce troisième opus, Du Welz poursuit la conception de son micro-univers, créant des ponts avec les deux précédents volets (équipe technique, personnage de Gloria, présence de Laurent Lucas, thématiques récurrentes…), décrivant à nouveau le parcours de caractères singuliers, en marge de la société : Paul et Gloria, deux adolescents tombés amoureux et décidant de fuguer de la clinique psychiatrique dans laquelle la jeune fille est internée. Elle souffre de troubles mentaux, il vit en harmonie avec la nature, conversant avec les oiseaux, ils ne sont pas à leur place dans leur environnement et se rejoignent dans leur volonté d’évasion, autant mentale que physique. Au fil de leur errance et de leur passion grandissante, alors qu’ils longent un fleuve représentant le cheminement et la progression de leur état mental, les deux jeunes protagonistes abordent les lieux, les rencontres comme autant d’étapes vers une maturité accélérée, la découverte de la sexualité et la réalisation d’un amour parsemé d’embûches et de mises à l’épreuve, alors que Paul prend conscience de la folie de Gloria.
Fabrice Du Welz filme cette échappée belle comme un récit initiatique, puisant son inspiration du côté de La Nuit du Chasseur de Charles Laughton pour son aspect fantasmatique, jouant avec les symboles, les couleurs, la lumière, qui créent un univers aux frontières du surnaturel. Un environnement quasi onirique que le cinéaste belge se plaît à confronter à un naturalisme presque paradoxal, comme il l’avait fait déjà avec beaucoup d’à propos dans Calvaire et Alleluia, jouant du décalage, du pas de côté, du léger détail qui plonge une scène vers l’improbable, l’étrange. Un choix légitimé par une citation de Boileau-Narcejac qui ouvre le film, issue du court-métrage de Franju, La première nuit.

© KrisdeWitte2018

Odyssée passionnelle et onirique

Parsemé de scènes oniriques et poétiques, d’images hallucinatoires, créant un trouble instillé par les éclairages et la photographie de Manuel Dacosse (Amer, Alleluia), autant que par les effets de montage d’Anne-Laure Guégan ou la partition musicale de Vincent Cahay, tous deux des fidèles du cinéaste, Adoration finit par épouser les caractéristiques du conte, du rêve, voire du cauchemar éveillé, où les repères des personnages autant que ceux des spectateurs sont brouillés, remis en question. Tranchant avec les approches plus sombres des deux précédents opus de la trilogie, plus proche de l’été qu’ont pu l’être l’hivernal Calvaire et l’automnal Alleluia, selon les propos du cinéaste, Adoration est un film éminemment lumineux et solaire. Qui n’en dévoile pas moins sa part d’ombre.
Cette odyssée passionnelle, entre innocence, amour incandescent, jalousie et folie marque surtout par sa volonté de ne rentrer dans aucune case, de laisser libre cours à son cheminement et à son identité propres, portée par deux jeunes comédiens, Thomas Gioria (Jusqu’à la Garde de Xavier Legrand) et Fantine Harduin (Dans la Brume de Daniel Roby), absolument remarquables, comme peut l’être également Benoît Poelvoorde dans un contre-emploi pas moins époustouflant. Avec Adoration, Fabrice Du Welz a réussi son pari à bien des égards : livrer une œuvre autre, en dehors des clichés et des modes, techniquement et émotionnellement très aboutie, tout en refermant sa « trilogie des Ardennes » par un chapitre aussi cohérent que définitif. Il vient par ailleurs confirmer tout son talent d’auteur et d’amoureux du cinéma.

Note : 4 sur 5.
ADORATION
Fabrice Du Welz (Belgique/France – 2019)
Genre Drame – Avec Thomas Giorgia, Fantine Harduin, Benoît Poelvoorde… – Musique Vincent Cahay – Durée 98 minutes. Distribué par The Jokers Films (Page Facebook de l’éditeur) en digipack DVD/Blu-Ray uniquement sur la boutique en ligne The Jokers Shop (2 juillet 2020).

Synopsis : Paul, un jeune garçon solitaire, rencontre Gloria, la nouvelle patiente de la clinique psychiatrique où travaille sa mère. Tombé amoureux fou de cette adolescente trouble et solaire, Paul va s’enfuir avec elle, loin du monde des adultes…

L’édition Blu-ray de THE JOKERS FILMS

Technique

Note : 4 sur 5.

Les films tournés en pellicule se font de plus en plus rares. Sans être complètement contre le numérique, Fabrice Du Welz reste un ardent défenseur et utilisateur du format argentique. Un choix qui trouve sur ce blu-ray un superbe écrin, avec une image riche et dotée d’un aspect presque physique, un grain organique du plus bel effet et des couleurs et lumières magnifiées par Manuel Dacosse.
Côté son, deux pistes sont disponibles. La première en DTS HD Master Audio 5.1 propose une immersion extrêmement convaincante dans l’atmosphère si particulière du film, avec des sons enveloppants issus de la forêt et de la nature, tout en laissant une belle place aux dialogues. La seconde piste est en DTS HD Master Audio 2.0. Logiquement moins ample que la précédente, elle ne démérite pourtant pas et propose elle aussi une très belle expérience sonore.

© KrisdeWitte2018

Interactivité

Note : 3 sur 5.

The Jokers Films met à disposition une master class de Fabrice Du Welz enregistrée avec des étudiants à la FEMIS à Paris. Une captation de qualité assez médiocre, car elle n’était pas destinée à être exploitée de la sorte, mais l’ajouter à l’édition se révèle une excellente idée tant le cinéaste est toujours passionnant à écouter parler de cinéma. Revenant sur sa carrière et sur la conception d’Adoration, ce module d’un peu plus d’1h20 est un morceau de choix. Il est complété par deux courtes scènes coupées du film.


Chronique réalisée en partenariat avec Cinetrafic, qui propose tout le cinéma de l’année en cours et les meilleurs films à voir.

Article de Nicolas Mouchel

Scribouillard créateur d'Obsession B.
Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts... Pas insensible à la folie et l'inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste... Que du classique en résumé. Les bases. Normal.

Contact : niko.mouchel@gmail.com

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