[Critique] A CLASSIC HORROR STORY de Roberto De Feo et Paolo Strippoli

Sous le soleil de Satan

La résurgence d’une nouvelle vague du cinéma horrifique italien est un doux rêve que l’on ne voit jamais réellement se concrétiser. Les maîtres des années 60 à 80 que furent Mario Bava, Lucio Fulci, Dario Argento et Pupi Avati pour les plus célèbres, auxquels on ajoutera un Michele Soavi qui n’a jamais déçu, représentent une lignée qui, aujourd’hui, n’a malheureusement pas de descendance. Ce qui n’empêche pas de temps à autres de voir un ovni débarquer sans prévenir, mais sans jamais créer de réelle émulation. A Classic Horror Story est l’un de ces derniers représentants en date, signé par le duo Roberto De Feo (Le Domaine) et Paolo Strippoli, qui tente de faire frétiller la fibre horrifique transalpine. Cette production Netflix, qui n’est pas le canal le plus pourvu en séries B agressives et qualitatives, se réclame ouvertement d’un certain nombre d’influences et prend les allures d’un survival s’inscrivant dans la lignée du séminal Massacre à la Tronçonneuse. Elle suit un groupe de personnages voyageant en camping-car dans la campagne du sud de l’Italie. Tous sont des étrangers les uns pour les autres qui, à la suite d’un accident, se retrouvent plongés dans un cauchemar bien réel au sein d’une forêt dont il est bien difficile de s’échapper, à proximité d’une étrange maison isolée, et aux prises avec des autochtones assez peu fréquentables et conciliants. Rien de bien original en apparence : un pitch mille fois rejoué, des personnages pas plus attachants, ni moins exaspérants que la moyenne, avec, cerise sur le gâteau, l’amorce d’un dispositif de found-footage, heureusement vite abandonné (mais qui apparaît sous un autre jour en fin de métrage). Et pourtant, A Classic Horror Story fonctionne plutôt bien, accroche par sa forme, sa mise en scène et sa photographie particulièrement soignées, aux images presque désaturées, aux éclairages vifs et tranchés très « giallesques » dans l’esprit, ainsi qu’aux cadrages particulièrement suggestifs. Le film intrigue agréablement, tant le mystère entourant cette maison, ces antagonistes étranges et clairement hostiles, ainsi que la légende au centre de l’intrigue, sont suffisamment énigmatiques pour garantir une certaine tension, car plus le film avance, moins on anticipe où il veut nous mener, le tout dans une atmosphère de plus en plus malsaine. Tout en assurant par ailleurs son lot d’images crues, violentes et gores (arrache d’yeux, de langue, découpage d’oreilles et autres égorgements sont de la partie).

Le spectateur droit dans les yeux

Parti pour fonctionner sans grande identité propre, A Classic Horror Story finit pourtant par se démarquer en associant d’autres références. A l’image du Calvaire de Fabrice Du Welz, et de manière presque insidieuse, Roberto De Feo et Paolo Strippoli font dériver leur scénario vers d’autres rives, toutes aussi référentielles car convoquant cette fois autant The Ritual, The Wicker Man que Midsommar, un cinéma plus ancré dans le terroir et ses croyances, qui ajoute un malaise ambiant supplémentaire et, de toute évidence, bienvenu. C’est son ancrage dans un imaginaire européen, en l’occurrence italien et calabrais, qui apporte une certaine authenticité et démarque d’emblée le film de De Feo et Strippoli des rails américanisés sur lesquels il semblait se laisser porter. Car A Classic Horror Story, bien qu’il soit difficile d’en parler sans dévoiler des éléments de l’intrigue, est plus surprenant que prévu. C’est sa force, c’est également son péché mignon, car les plus grincheux pourront y déceler une œuvre de petit malin. Sans spoiler, l’aspect « méta » du film va peu à peu prendre de l’ampleur pour s’imposer comme l’élément central du projet. Au-delà du simple chapelet de références, le film projette alors le reflet d’une fascination du public pour les récits d’horreur et leur lot d’images terrifiantes, dans une mise en abyme que l’on pourra trouver vertigineuse ou pompeuse, c’est selon, au sein d’un jeu de tiroirs et de réalités entre les réalisateurs, les personnages et les spectateurs jusqu’à un générique de fin achevant de pointer du doigt le spectateur/consommateur, dans un geste plutôt gonflé pour une production Netflix. Un discours de dénonciation du voyeurisme un peu grossier dans son approche et très premier degré, que l’on pourra qualifier d’opportuniste et d’hypocrite, mais qui a le mérite d’exister. En l’état, A Classic Horror Story reste un essai horrifique ambitieux et formellement abouti malgré ses défauts (un traitement méta un peu trop sûr de lui, des dialogues un tantinet lourds et explicatifs), mais dispose de suffisamment de personnalité pour convaincre et laisser penser que Roberto De Feo et Paolo Strippoli pourraient être deux réalisateurs à suivre…

Note : 3 sur 5.

A CLASSIC HORROR STORY. De Roberto De Feo et Paolo Strippoli (Italie – 2021).
Genre : Horreur. Scénario : Roberto De Feo, Paolo Strippoli, Lucio Besana, Milo Tissone et David Bellini. Interprétation : Matilda Anna Ingrid Lutz, Francesco Russo, Peppino Mazzotta, Will Merrick, Yuliia Sobol, Cristina Donadio, Francesca Cavallin… Musique : Massimiliano Mechelli. Durée : 95 minutes. Disponible sur Netflix.

Par Nicolas Mouchel

Journaliste et créateur d'Obsession B.
Passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts... Pas insensible à la folie et l'inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste... Que du classique en résumé. Les bases. Normal.
Contact : niko.mouchel@gmail.com

2 Comments on [Critique] A CLASSIC HORROR STORY de Roberto De Feo et Paolo Strippoli

  1. Beaucoup moins indulgent que toi concernant la fin que je trouve d’une rare lourdeur… quand aux citations fréquentes à Massacre à la tronçonneuse ou au cinéma d’Ari Aster, le problème est qu’avec des références pareilles, difficile de se montrer à la hauteur…
    La première partie m’a séduit, la seconde n’a cessé de me décevoir et de m’ennuyer…

    Aimé par 1 personne

    • La première partie est nettement supérieure, je suis d’accord avec toi. Mais dans l’ensemble, je retiens l’atmosphère et l’effort. Et pour une prod Netflix, on est sur quelque chose d’un peu plus convaincant que d’habitude…

      J'aime

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