[Critique] EGŌ d’Hanna Bergholm

Faux Semblants

Le cinéma de genre scandinave a le cœur qui bat. Fort. Ces dernières années, entre The Innocents du Norvégien Eskil Vogt (2021), Border du Danois Ali Abbasi (2019), Thelma du Norvégien Joachim Trier (2017), ou un peu plus loin Morse du Suédois Tomas Alfredson (2009), pour les plus marquants, la cinématographie des pays du Nord s’assure une belle vitalité. La sortie en vidéo d’Egō d’Hanna Bergholm, qui nous vient tout droit de Finlande, confirme cette tendance qualitative, d’ailleurs récompensée par le Grand Prix et le Prix du Jury jeunes de la Région Grand Est au Festival du Film fantastique de Gérardmer édition 2022.
Egō prend place au sein d’une banlieue pavillonnaire finlandaise, dans une famille aisée et bien sous tous rapports. La mère est une vidéaste qui publie sur internet des instantanés de sa vie merveilleuse, ou tout au moins, la représentation qu’elle s’en fait. Tout est enjolivé au sein d’une maison ordonnée et lumineuse, des enfants tirés à quatre épingles. Mais derrière les apparences, la folie bouillonne… Dans le genre, c’est souvent l’arrivée d’une personne ou d’un corps étranger qui révèle les dysfonctionnements. C’est à nouveau le cas ici, lorsque la jeune adolescente Tinja découvre un œuf dont elle prend possession, le dissimulant jusqu’à ce qu’il donne vie à une créature hybride entre l’oiseau et l’humanoïde, dans un élan de curiosité à la fois innocent et malsain. Sans déflorer l’intrigue, il faut déjà préciser que le film d’Hanna Bergholm évolue sur un schéma relativement balisé et pas foncièrement original, basé sur la mise en lumière des disfonctionnements d’une cellule familiale et les changements physiques et moraux d’une jeune fille qui subit de plein fouet la puberté. La créature servira de révélateur à tout ce petit monde, une sorte d’E.T. l’extraterrestre, version froid et méchant. La réalisatrice finlandaise et son scénariste Ilja Rautsi bâtissent un suspense sur ces éléments à première vue convenus, mais dont l’approche témoigne d’une sensibilité et une efficacité certaines. Egō est parcouru de belles idées, pas toujours originales, mais fort bien exploitées. Ainsi, les décors et environnements tiennent une place prépondérante, tels des miroirs de la psyché de la jeune Tinja, autant que son entourage. A ce titre, la demeure familiale, dans sa représentation clinique et obsessionnelle de l’ordre, tout comme l’hôpital à la blancheur immaculée, constituent autant une représentation mentale de la mère (en opposition à la demeure en chantier de l’amant), où tout est calibré et propice au paraître, qu’un environnement à souiller pour la jeune Tinja. Un univers où il faut ouvrir les portes et gratter les convenances pour découvrir la noirceur des personnages. Hanna Bergholm a pensé son film dans les moindres détails visuels, et n’en oublie pas son aspect horrifique, notamment dans sa deuxième partie.

Chromosome 3

Sans jamais en faire de trop, la réalisatrice s’appuie sur une mise en scène d’une précision extrême, assure des cadrages et mouvements d’appareils toujours très rigoureux, épousant le discours terriblement obsessionnel de la mère de famille. Elle joue également de l’ambiguïté des rapports entre la créature et la jeune fille, l’apparence de la première s’humanisant progressivement alors que la santé mentale de la seconde se détériore dans le même temps, avec de nombreux jeux de reflets et de miroirs, un geste une fois encore pas d’une originalité folle, mais qui, dans l’ambiance du film, fonctionne à plein rendement, à quelques encablures du cinéma de Cronenberg. Tout comme le mystère entourant la réalité de ce qui est montré (la créature est-elle bien réelle ou une projection de la psyché de Tinja ?), alors que les éléments perturbateurs dans l’entourage de l’adolescente sont éliminés les uns après les autres. Le film joue de manière assez efficace la carte du suspense, sans rien inventer non plus. Certaines scènes font clairement froid dans le dos, bien aidées par le design de la créature, qui passe progressivement d’une apparence grossière à un véritable monstre mutant, d’autant plus effrayant qu’il se rapproche de l’enveloppe humaine.
Enfin, force est de noter l’approche très particulière du film quand il évoque ses personnages et leurs rapports. Entre le père soumis et bêta, le fils vicieux et un peu trop curieux, la mère obsédée par l’excellence et la compétitivité de sa fille qui dissimule mal une dérive psychologique qui s’affirme au fur et à mesure du film, l’amant apparaissant le personnage le plus équilibré, pour finir par fuir tel un couard de compétition… Personne ne sort indemne du regard acéré de la réalisatrice, qui déconstruit avec délectation un univers froid basé sur les faux-semblants et les apparences.
Pas foncièrement original mais brillant dans sa forme, malaisant dans sa description d’une famille à la dérive et d’une créature symbolisant les affres de l’adolescence, Egō achève son entreprise de séduction grâce à une interprétation de premier ordre, mention à la jeune Siiri Solalinna qui, dans un rôle difficile, porte le film sur ses frêles épaules et finit d’en faire une expérience de cinéma dramatique et horrifique marquante.

Note : 3.5 sur 5.

EGŌ. D’Hanna Bergholm (Finlande – 2022).
Genre : Horreur. Scénario : Ilja Rautsi. Interprétation : Siiri Solalinna, Sophia Heikkilä, Jani Volanen, Reino Nordin, Saija Lentonen… Musique : Stein Berge Svendsen. Durée : 90 minutes. Disponible en Blu-Ray et DVD depuis le 27 avril 2022, ainsi qu’en VOD chez Jokers Entertainment (sa page Facebook et sa page Twitter).

L’histoire : Tinja a 12 ans. Sa mère la pousse à faire de la gymnastique, exerçant sur elle un perfectionnisme malsain. Une nuit, la petite fille va faire la découverte d’un œuf bien étrange, qu’elle va cacher, puis couver. Jusqu’à l’éclosion d’une inquiétante créature…


L’édition Blu-ray de Jokers Entertainment

TECHNIQUE. L’esthétique très carrée et lumineuse de l’image est dans cette édition magnifiquement mise en valeur. Les plans colorés et géométriquement étudiés de la réalisatrice sont retranscris à la perfection. Colorimétrie et contrastes sont irréprochables.
Côté son, deux versions en DTS HD Master Audio 5.1 sont proposées, et évidemment, on privilégiera la version originale, qui propose par ailleurs un équilibre sonore parfait.

Note : 4.5 sur 5.

INTERACTIVITE. Une section bonus très peu fournie. Il faut se contenter d’une bande-annonce et d’un court making-of d’une dizaine de minutes, dans lequel la réalisatrice et le scénariste reviennent sur le projet et ses origines. L’actrice Sophia Heikkilä, qui interprète la mère, évoque quant à elle le tournage et ses relations avec la jeune Siiri Solalinna.

Note : 2 sur 5.

Chronique réalisée en partenariat avec le site Cinetrafic.

Article écrit par Nicolas Mouchel

Créateur et rédacteur sur Obsession B. Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts… Pas insensible à la folie et l’inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste… Que du classique en résumé. Les bases. Normal.
Contact : niko.mouchel@gmail.com

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