[Be Kind Rewind] EVIL DEAD TRAP 1 et 2 de Toshiharu Ikeda et Izō Hashimoto (1988/1991)

Histoires de fantômes japonais

Evil Dead Trap. Voilà un film japonais qui a profité d’une jolie hype chez les fans de cinéma horrifique ces trente dernières années, en raison de son caractère malaisant/crado/culte. Un statut que peu de privilégiés ont pu vérifier jusque là, tant l’exploitation en vidéo a été compliquée, notamment en France, et qui a donc logiquement alimenté tous les fantasmes. La sortie du film (accompagné du deuxième opus) en haute définition chez l’incontournable éditeur Le Chat qui Fume vient remettre les pendules à l’heure : non, Evil Dead Trap n’est pas le summum d’horreur malsaine longtemps vanté et oui, c’est tout de même un sacré condensé de cauchemar cinématographique. A l’origine du film, on trouve deux hommes : le réalisateur Toshiharu Ikeda et le scénariste Takashi Ishii. Le premier a œuvré dans le film d’exploitation (La Légende de la sirène) et l’érotisme du Pinku Eiga. Le second est un mangaka qui publie des œuvres à caractère sexuel très violentes, avant d’entamer une carrière de réalisateur (notamment Gonin avec Takeshi Kitano). Ce sont les principaux artisans de ce petit budget tourné à l’économie au sein d’un lieu quasi unique (un vieil entrepôt désaffecté). Le film de Toshiharu Ikeda est surtout remarquable par son savoir-faire quasi-artisanal, ce qui le rapproche d’une certaine façon du Evil Dead de Sam Raimi, dont il partage une quasi homonymie de titre. Un rapprochement qui s’arrête là, car à quelques mouvements de caméras possédés près, on est ici plus en présence d’une œuvre hybride, qui mélange les influences, sans pour autant s’engouffrer tête baissée dans la volonté de singer la saga de Raimi. Car Evil Dead Trap a sa propre personnalité et demeure aujourd’hui encore une belle petite baffe, une de celles qui laissent la joue rouge, bien après la vision du film. Avec son équipe de télévision décidant de se rendre sur les lieux d’un probable snuff movie, et dont les membres se font progressivement démastiquer les uns après les autres par un mystérieux et sadique assassin encapuchonné, le film évolue plutôt sur les terres du slasher. Mais Evil Dead Trap s’extrait assez rapidement du jeu du chat et de la souris. Par son ambiance malsaine et stylisée, le film évoque très nettement le cinéma d’horreur italien, le giallo et les films de Dario Argento en tête, auxquel on pense par ses éclairages et sa signature visuelle générale, assurés notamment par le directeur de la photographie Masaki Tamura (Lady Snowblood). Autre point de convergence, la musique de Tomohiko Kira, guitariste dont le manque d’expérience dans l’exercice de la musique de film n’empêche pas de composer un thème marquant, qui évoque ici furieusement les partitions des Gobelins. On pourra relever également une autre référence assumée, celle de Lucio Fulci, pour le côté putride et morbide. Malgré sa structure qui peut, on l’a dit, évoquer le slasher, Evil Dead Trap fonctionne avant tout comme un long cauchemar. Avec une unité de temps resserrée en une nuit, ses visions d’horreur, ses images continuellement envahies par la brume et la fumée, associées à un sens du montage qui favorise l’ellipse et la perte de repères, le film désoriente et met à mal le spectateur. Ce-dernier peut tranquillement encaisser le coup de grâce, par les saillies folles horrifiques et gores des différentes mises à mort, à l’inventivité toute giallesque et aux frontières du Grand Guignol. Le malaise né également des ces scènes de nudité gentiment érotiques, sur lesquelles le réalisateur, qui ne se refait pas, s’attarde démesurément. Evil Dead Trap reste surtout un film d’une belle liberté de ton et d’inspiration, marqué par un sens graphique indéniable. A l’image de sa dernière partie, qui bascule littéralement dans un surnaturel assumé et lâche les chevaux dans un élan de générosité graphique incontrôlée. Parsemé d’images marquantes et incroyables (l’énucléation digne d’Un Chien Andalou), d’effets de montage saisissants, cet incroyable plongée dans l’horreur a durablement influencé une lignée de réalisateurs, parmi les quels Oliver Stone et James Wan (Saw et Malignant notamment).

Note : 3.5 sur 5.

EVIL DEAD TRAP. De Toshiharu Ikeda (Japon – 1988).
Genre : Horreur. Scénario : Takashi Ishii. Interprétation : Miyuki Ono, Aya Katsuragi, Hitomi Kobayashi, Eriko Nakagawa, Masahiko Abe… Musique : Tomohiko Kira. Durée : 100 minutes. Disponible en Blu-ray chez Le Chat qui Fume (15 février 2022).

L’histoire : Nami Tsuchiya, présentatrice d’une émission TV de nuit, reçoit un jour la cassette vidéo d’un snuff movie tourné dans une base militaire désaffectée. Avec son équipe, elle se rend sur les lieux où un tueur entreprend de les décimer les uns après les autres…

Japan Inferno

En 1991, trois ans après le premier volet, un deuxième opus d’Evil Dead Trap sort sur les écrans. Bien que Toshiharu Ikeda ait été un temps attaché au projet, c’est finalement Izō Hashimoto qui co-signe et réalise le film. Hashimoto n’est pas un inconnu du public, puisqu’il a signé l’adaptation de l’excellent manga L’Ecole emportée, mais a surtout coscénarisé rien moins qu’Akira de Katsuhiro Ōtomo. Une référence qui se pose là. Après avoir œuvré dans le sadique, trash et violent pour sa première réalisation avec Lucky Sky Diamond (1990), il se retrouve en charge de donner une suite au phénomène Evil Dead Trap. Sauf qu’au final, même si l’épilogue de l’original laissait entrevoir la possibilité d’une suite directe, ce deuxième chapitre n’en est absolument pas une. Si l’on excepte l’identité de l’enfant, Hideki, qui renvoie au personnage maléfique du premier opus, et quelques thèmes et influences en commun, rien ne rattache Evil Dead Trap 2 à son prédécesseur. Et c’est ainsi qu’il faut l’aborder. Cette nouvelle histoire nous place en présence de tous nouveaux protagonistes, on y suit Aki, une projectionniste timide et complexée par son poids, et son amie Emi, une journaliste arriviste et fascinée par les crimes sordides commis par un tueur en série. Les deux jeunes femmes sont entraînées dans un maelstrom de déviances, de visions, de fantasmes, de meurtres, d’émotions. A travers le personnage énigmatique d’Hideki, enfant fantomatique qui traverse le film, Evil Dead Trap 2 conserve une légère coloration fantastique, mais cela reste une approche très succincte pour une œuvre qui se veut avant tout la restitution d’une forme de cauchemar. Le thème de la maternité contrariée, déjà présent dans Evil Dead Trap, hante littéralement ce nouvel opus, marqué par une symbolique très appuyée sur la naissance et l’avortement, qui culmine dans un final très explicite à ce sujet. L’érotisme est toujours présent, légitimé par un script qui n’hésite pas à cultiver le non-dit, le nébuleux et le tortueux, les mécaniques du scénario désarçonnent et laissent au spectateur pas mal d’espace pour se faire ses propres interprétations. Moins linéaire que le film original, entre thriller, film d’horreur et drame, ce deuxième opus se veut plus cérébral, psychologique, où il est question de folie, voire de possession, d’une certaine forme de fascination pour l’horreur graphique et le mal. Jusqu’à un dénouement qui se transforme en plongée dans l’horreur la plus brutale et démente. Sur un plan formel, Evil Dead Trap 2 brise la continuité visuelle entamée chez Toshiharu Ikeda. Plus posé, moins frénétique, le film d’Izō Hashimoto prend ses distances et déploie son histoire tortueuse en assénant une série d’instantanés qui naviguent entre l’étrange et le somptueux. Cette nouvelle itération de l’univers Evil Dead Trap demeure encore plus soignée et maîtrisée visuellement. Les jeux de lumière et de reflets, les différences d’échelle en font une œuvre plastiquement très aboutie, jusque dans ses déferlements sanglants. On y trouve là encore l’influence du cinéma d’horreur italien, mais également celle de Brian De Palma, quant à la musique signée cette fois-ci par Masaya Abe, elle est aussi marquante que celle de son prédécesseur. Autant le premier film jouait de la désorientation dans l’espace du spectateur, autant celui-ci le perd littéralement dans des labyrinthes mentaux, posant plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Il faudra accepter de se laisser porter dans les sillons de sa douce folie pour apprécier ce Evil Dead Trap 2 à sa juste valeur. Et au final, cette impression tenace que le film est un véritable joyau noir, à l’atmosphère morbide et mortifère, qu’on ne tarderait certainement pas à revoir avec passion. Il est même permis de le préférer au pourtant déjà très puissant film original.
Un troisième Evil Dead Trap sortira l’année suivante, avec le retour de Toshiharu Ikeda à la réalisation et Takashi Ishii au scénario.

Note : 4 sur 5.

EVIL DEAD TRAP 2. De Izō Hashimoto (Japon – 1991).
Genre : Horreur. Scénario : Chiaki J. Konaka et Izo Hashimoto. Interprétation : Shoko Nakajima, Rie Kondoh, Shirô Sano… Musique : Masaya Abe. Durée : 97 minutes. Disponible en Blu-ray chez Le Chat qui Fume (15 février 2022).

L’histoire : Aki, une jeune femme projectionniste obèse, est hantée par les apparitions d’un jeune garçon. Elle a pour amie Emi, une journaliste qui enquête alors sur une série de meurtres avec mutilation sur des jeunes femmes. Lorsqu’Emi présente son petit ami à Aki, une relation ambiguë se noue entre les trois personnages…


L’édition Blu-ray du Chat qui Fume

TECHNIQUE. Film longtemps invisible, Evil Dead Trap se laisse découvrir aujourd’hui dans une copie HD qui n’est, évidemment, pas la plus belle vue à ce jour. Définition grossière par instants, image extrêmement granuleuse, mais des contrastes plutôt convaincants, pour un résultat qui respecte le côté artisanal des conditions de tournage. Pourtant, les curieux qui l’avaient découvert à l’aide d’antiques VHS à l’image bien dégueulasse ne diront pas le contraire, cette nouveau transfert est une bénédiction pour le film. Le cas Evil Dead Trap 2 est différent. Le film a sûrement bénéficié d’une enveloppe budgétaire plus conséquente, et le résultat à l’écran le confirme. Dès lors, l’image de cette édition est plus précise, plus nette également, avec des contrastes là encore très convaincants. Une vraie réussite.
Sur le plan sonore, les deux films sont logés à la même enseigne : version japonaise DTS-HD Master Audio 2.0 imposée. Et c’est tant mieux, car le rendu est suffisamment puissant et dynamique pour offrir une bonne expérience sur les deux films.

Note : 3 sur 5.

INTERACTIVITE. Le Chat qui Fume propose pour chaque film une intervention de Julien Sévéon, journaliste de Mad Movies, spécialisé dans le cinéma asiatique (12′ et 19′). L’auteur du livre Le cinéma enragé au Japon, et plus récemment des incontournables ouvrages sur la saga Massacre à la tronçonneuse, apporte ses lumières sur les deux films, les réalisateurs, la situation du cinéma horrifique au Japon lors de leurs sorties respectives. Riche en informations. Un autre supplément donne la parole à Fathi Beddiar, ex-journaliste à Mad Movies (50′), dont les entretiens dans le magazine référence du cinéma de genre sont restées dans les mémoires. Loin de doublonner les propos de Sévéon, Beddiar apporte un éclairage et une sensibilité différents sur la saga Evil Dead Trap et l’associe à ses propres souvenirs de cinéphile, lui qui a découvert ces pépites du cinéma de genre dans les allées obscures d’un vidéo-club. Un témoignage attachant qui n’exclut pas une certaine érudition sur le sujet. Le tout est complété par une courte présentation d’Oliver Stone, qui clame son amour du film original, et par les bandes annonces.

Note : 4 sur 5.

1 Comment on [Be Kind Rewind] EVIL DEAD TRAP 1 et 2 de Toshiharu Ikeda et Izō Hashimoto (1988/1991)

  1. Toujours pas vu… Mais tu m’as donné envie…je vais le ressortir du placard et le poser dans la pile des coming next…

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