[Critique] L’ANNEE DU REQUIN de Zoran et Ludovic Boukherma

Les dents du fond qui baignent...

Avec L’Année du requin, les frères Zoran et Ludovic Boukherma se sont lancés dans un pari osé et plutôt audacieux : réaliser un film de squale sur les côtes françaises. Un genre qui sature largement autant qu’il déçoit de l’autre côté de l’Atlantique, mais absolument pas représenté par chez nous. Sacré pari donc : concevoir un film respectueux du genre au pays des comédies franchouillardes. On pourra souligner l’ambition du projet et, reconnaissons-le, à la vue de la bande-annonce, on ne savait pas sur quel pied danser, ni trop à quoi s’attendre. A la vue du résultat, on ne sait pas plus comment se positionner tant la tonalité du film varie constamment entre hommage respectueux à son modèle (Jaws évidemment) et décalage parodique…. Cette greffe atypique des Dents de la Mer et de Camping (pour bien schématiser le trait !) a de nombreux mérites, dont le premier est celui d’exister. Voilà en effet un projet assez couillu. Il faut dire que le cinéma proposé par les frères Boukherma est particulièrement singulier, avec un premier long, Willy 1er, particulièrement remarqué. Une singularité qui portait également l’univers de Teddy, démarcation très réussie du film de loups-garous dans la province française. Les deux jeunes cinéastes continuent de creuser leur sillon particulier dans le paysage cinématographique hexagonal. Après le lycanthrope de Teddy, place donc au squale mangeur d’hommes qui croque les baigneurs d’une plage des Landes. Les réalisateurs ont la bonne idée de s’approprier Les Dents de la Mer, mètre-étalon du genre, en convoquant les grandes scènes du film de Spielberg, tout en incluant le film dans la réalité même de la fiction (les personnages le citent). Mais tout ça avec une sensibilité tragico/comique propre. L’aspect comédie y est en effet bien présent, mais dans une approche qui n’est pas sans évoquer le cinéma de Bruno Dumont et plus particulièrement son merveilleux P’tit Quinquin avec ses tronches pétées et ses dialogues savoureux.

Entre respect et audace…

Le chef de police interprété par une Marina Foïs qui serre les dents comme jamais, cristallise pas mal de la note d’intention des réalisateurs. Personnage ultra sérieux et premier degré, elle fait face aux assauts du squale et à ceux de ses congénères qui refusent la fermeture de la plage, puis décide de traquer la bête, comme un certain Martin Brody avant elle. Mais c’est par son biais aussi que le film s’émancipe de son modèle en y injectant dans sa deuxième partie une critique virulente, bien qu’assez peu nuancée, des dérives des réseaux sociaux et de la violence qu’ils déclenchent. La policière porte en elle la responsabilité du croquage d’une victime du requin, et en subit les conséquences, comme un écho à la terrible confrontation entre Brody et la mère du fils Kintner chez Spielberg. L’équivalent de L’Année du requin paraît plus balourd et largement moins efficace sur le plan émotionnel. Voilà qui résume assez bien le film des frères Boukherma : c’est appliqué et respectueux, avec une pincée d’audace qui ne fonctionne pas toujours. Au côté de la fliquette obsédée par le squale, une galerie de personnages secondaires permet de détendre l’atmosphère : Kad Merad, Jean-Pascal Zadi, Christine Gautier ou Ludovic Torrent (les deux derniers étaient déjà très bons dans Teddy)… Les personnages ont le mérite d’exister, même si on ne s’y attache que très peu. A cet égard, et malgré son implication, la gendarme Maja portée par Marine Foïs ne présente jamais la fragilité héroïque d’un chef Brody. On nage dans une tonalité entre-deux assez perturbante et à laquelle on peut ne pas adhérer. Pourtant, et on y arrive enfin, les frères Boukherma ont la grande honnêteté d’approcher les scènes attendues d’attaque du requin, ainsi que de sa traque avec sérieux et application, sans pour autant en montrer davantage que son modèle. Jamais L’Année du requin n’atteint la tension viscérale des Dents de la Mer (les deux premiers opus en tout cas) ou des meilleurs représentants du genre. Mais il surprend, tant dans son approche que sa construction. Et on en vient à se demander si ce « cul entre deux chaises », cette perpétuelle danse entre sérieux et humour, ce parti-pris qui apporte une véritable identité au métrage, ne serait pas finalement le meilleur hommage qui soit à la série Jaws, dont les opus 3 et 4 sont déjà de véritables parodies qui s’ignorent…

Note : 3 sur 5.

L’ANNEE DU REQUIN. De Zoran et Ludovic Boukherma (France – 2022).
Genre : Comédie horrifique. Scénario : Zoran et Ludovic Boukherma. Interprétation : Marina Foïs, Kad Merad, Jean-Pascal Zadi, Christine Gautier, Ludovic Torrent… Musique : Amaury Chabauty. Durée : 87 minutes. Distribué en salles par The Jokers Films (3 août 2022).

L’histoire : Maja, gendarme maritime dans les landes, voit se réaliser son pire cauchemar : prendre sa retraite anticipée ! Thierry, son mari, a déjà prévu la place de camping et le mobil home. Mais la disparition d’un vacancier met toute la côte en alerte : un requin rôde dans la baie ! Aidée de ses jeunes collègues Eugénie et Blaise, elle saute sur l’occasion pour s’offrir une dernière mission…

Par Nicolas Mouchel

Créateur et rédacteur sur Obsession B. Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts… Pas insensible à la folie et l’inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste… Que du classique en résumé. Les bases. Normal.
Contact : niko.mouchel@gmail.com

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