[Critique] HINTERLAND de Stefan Ruzowitzky

Dark City

Stefan Ruzowitzky est un cinéaste autrichien dont le nom ne résonne pas nécessairement à l’oreille du grand public, à l’image d’une carrière un peu étrange, au fil conducteur assez insaisissable, marquée par le double slasher Anatomie en 2000 et 2003 et surtout mise en lumière par Les Faussaires, thriller oscarisé meilleur film étranger en 2007. Ruzowitzky revient avec Hinterland, un projet qui ne manque pas d’ambition sous la forme d’un film d’enquête historique que l’on situera pour schématiser à gros traits entre Se7en de David Fincher et Vidocq de Pitof. Peter Perg (le massif et magnétique Murathan Muslu) y incarne un soldat autrichien qui regagne la capitale Vienne, de retour de la Grande Guerre en 1920. Ancien inspecteur de police, il est réquisitionné par les forces de l’ordre pour tenter d’appréhender un mystérieux et sadique assassin qui s’attaque à des vétérans, eux aussi de retour du conflit. Le film conte la traque d’un serial killer à la Belle Epoque, dans un geste qui tente de réussir là où l’affreux film de Pitof avait lamentablement échoué. Un rapprochement esthétique et technique dans le sens où la particularité première d’Hinterland est de façonner ses environnements à grand renfort de décors numériques incrustés dans l’image, habillant des comédiens filmés sur fond vert (ou bleu, c’est selon). Cette combinaison d’imagerie réelle et numérique est une démarche qui, ne nous le cachons pas, a de quoi faire peur en termes visuels. Pour un rendu qui s’avère néanmoins beaucoup plus intéressant et réussi que son prédécesseur français, littéralement irregardable aujourd’hui.

Numérique et psychologique

Si Hinterland marque les esprits sur un point, c’est donc son esthétique à la personnalité affirmée. Stefan Ruzowitzky et son équipe artistique relèvent le défi de représenter une Vienne complètement fantasmée, baroque au possible, sombre et biscornue, à l’architecture alambiquée, directement issue d’un cauchemar gothique ou d’un film de Tim Burton. La direction artistique, qui lorgne très largement du côté de l’expressionnisme allemand, est l’argument principal du film. Et force est de constater que, après un temps nécessaire d’adaptation à cette approche particulière, le film assure un style visuel la plupart du temps assez réussi, proposant de véritables peintures animées à l’écran. Une démarche qui gagne surtout en pertinence à l’aune de l’ultime scène du film, qu’on ne révèlera pas, mais qui vient lever le voile et légitimer la signification profonde de ce choix visuel, moins gratuit et plus judicieux qu’on aurait pu le penser. D’autant qu’il est mis au service d’un discours captivant sur l’après-conflit pour ces soldats cabossés par la vie. Sans jamais jouer non plus la subtilité à tous crins, Stefan Ruzowitzky soumet une approche assez intéressante du retour des vétérans laissés pour compte et considérés comme des pestiférés par la société et le pouvoir autrichien. Menés par un désespoir profond, ils sont comme des étrangers au sein d’une capitale qu’ils ne reconnaissent plus, gangrenée par la pauvreté, le racisme et une virulente lutte des classes. Une toile de fond idéale à l’émergence d’un serial killer, pour un récit policier dont le déroulé ne vole cependant pas très haut, suivant un cheminement tout tracé et globalement dépourvue de tout suspense, empilant les passages obligés du genre, pour, au final, donner l’impression de constituer une articulation greffée pour s’assurer un aspect plus commercial et une forme de caution populaire.

Si l’ambiance et l’atmosphère sont des éléments forts qui fonctionnent indéniablement bien, le trop plein de numérique, l’omniprésence du virtuel finissent par lasser et se retourner contre le film. L’immersion dans cet univers où la crasse et les inégalités sociales dominent étant relativement chaotique pour le spectateur, la froideur qui s’en dégage débouche sur une absence quasi-totale d’émotion. Paradoxal, entre expérience vertigineuse et esthétique artificielle, Hinterland reste cependant un honnête thriller historique, à l’identité visuelle très marquée, mais au récit trop classique et balisé qui ne lui permet pas de dépasser le stade du film sympathique mais anecdotique.

Note : 3 sur 5.

HINTERLAND. De Stefan Ruzowitzky (Autriche/Belgique/Luxembourg/Allemagne – 2021).
Genre : Thriller historique. Scénario : Stefan Ruzowitzky, Hanno Pinter et Robert Buchschwenter. Interprétation : Murathan Muslu, Liv Lisa Fries, Max von der Groeben, Marc Limpach, Margarethe Tiesel, Aaron Friesz… Musique : Kyan Bayani. Durée : 98 minutes. Distribué par Eurozoom (28 décembre 2022).

Par Nicolas Mouchel

Créateur d'Obsession B. Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts… Pas insensible à la folie et l’inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste… Que du classique en résumé. Les bases. Normal.
Contact : niko.mouchel@gmail.com

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