A l’image de Badlands qui travaille à la reconnaissance en vidéo d’un cinéma des marges international, le jeune éditeur français Roboto défriche avec une passion évidente tout un pan de la cinématographie asiatique et plus précisément japonaise. Ayant notamment marqué les esprits avec ses très beaux coffrets Gamera et Zatoïchi, le voilà qu’il nous propose une vraie curiosité méconnue, avec deux films des années 40 et 50 illustrant une version locale de la figure de l’homme invisible.
Tribute to Invisible Man
A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, alors que le Japon se remet péniblement, la volonté de divertir la population est primordiale, et sous le joug des forces américaines, quoi de plus logique que de se pencher sur ce qui se fait à Hollywood pour trouver l’inspiration sur grand écran. C’est donc assez logiquement que le studio de la Daiei flashe sur le film L’Homme Invisible avec Claude Rains, réalisé par James Whale en 1933 et sa suite signé Joe May en 1940. Le studio confie le projet à au réalisateur Nobuo Adachi, qui cosigne le scénario avec Akimitsu Takagi. Dans L’Homme invisible apparaît, deux scientifiques travaillent en concurrence à une formule d’invisibilité, sous le chaperonage de leur mentor qui se retrouve enlevé par un peu recommandable homme d’affaire, afin de l’aider à voler de précieux bijoux…

Nobuo Adachi et Akimitsu Takagi conçoivent L’Homme invisible apparaît, comme une sorte « d’hommage », un film payant son tribut au modèle original, en collant autant aux oeuvres américaines précitées qu’au roman d’H.G. Welles publié en 1897. Ainsi, plus qu’une variation, cette relecture a le bon goût de répertorier tous les attendus du mythe. Et il le fait plutôt bien. Pour cela, le film peut s’appuyer sur des effets spéciaux assez saisissants pour l’époque. On retrouve les techniques utilisées sur les modèles américains, rien de révolutionnaire donc, mais à l’échelle du cinéma japonais, ce premier film de science-fiction supposé, assure par des scènes de révélation du personnage très convaincantes. De même, la mise en scène de Nobuo Adachi embrasse son sujet assez pertinemment avec une caméra subjective épousant le point de vue de l’homme invisible, sans que l’on sache réellement qui il est. Car le film s’aventure également du côté du récit policier, laissant son spectateur longtemps dans l’ignorance de qui est réellement celui qui réalise les méfaits et en joue même habilement avec des fausses pistes bien vues. Ses personnages principaux, présentés comme bons et sympathiques initialement, évoluent au fur et à mesure des péripéties, illustrant la fascination et l’ambivalence provoquées par ce pouvoir d’invisibilité. De fait, cette oeuvre esthétiquement très juste et habile, assure son cahier des charges avec plus que du brio, cet Homme invisible apparaît se suit avec un plaisir à l’esprit typiquement serial, une belle découverte.

L’HOMME INVISIBLE APPARAÎT (Tômei ningen arawaru). De Nobuo Adachi (Japon – 1949).
Genre : Science-fiction, policier. Scénario : Nobuo Adachi et Akimitsu Takagi. Photographie : Hideo Ishimoto. Interprétation : Chizuru Kitagawa, Takiko Mizunoe, Daijiro Natsukawa, Mitsusaburo Ramon, Ryūnosuke Tsukigata, Shosaku Sugiyama… Musique : Gorō Nishi. Durée : 82 minutes.
Distribué par Roboto Films (16 juin 2026).
Le choc des titans
Moins de dix ans après, la Daiei remet le couvert et décide de proposer une nouvelle aventure du mythe avec L’homme invisible contre la mouche humaine, sorti en 1957. Nobuo Adachi a cédé sa place derrière la caméra à Mitsuo Murayama et l’ensemble du casting n’est plus le même. Il s’agit davantage d’une nouvelle variation puisqu’il n’y a aucun rapport, ni liens entre les deux films. L’aspect policier est toujours présent, puisqu’on suit cette fois une histoire d’assassin qui sème les cadavres sur son passage. Particularité, il parvient à réduire sa taille à celle d’une mouche. Parce que pourquoi pas ! Face à lui, un policier découvre quant à lui la faculté de se rendre invisible. Voilà un pitch un peu étrange, qui n’a peur de rien, quand bien même il traite son sujet avec un sérieux papal. Il faut dire qu’en dehors du bourdonnement du bad-guy et de la tête sans corps qui flotte dans l’air du policier, l’intrigue se veut on ne peut plus premier degré, avec des assassinats brutaux, et une volonté de tuer du meurtrier froide comme la mort.

Moins passionnant que L’Homme invisible apparaît, ce second film, un peu plus long, s’avère moins bien rythmé, quand bien même il embrasse encore plus directement les genres de la science-fiction et du polar, avec un côté pulp pas désagréable. D’autant que les effets spéciaux s’avèrent évidemment toujours plus convaincants (presque dix ans après, tout à fait logique) avec son minuscule personnage évoluant sur le corps d’une femme. L’invisibilité perd ici son aspect le plus fascinant et néfaste, pour être une sorte de super-pouvoir un peu basique. A noter que dans la dernière partie du film, et à l’image du précédent, c’est une fois encore une jeune femme qui permet la résolution de l’intrigue. Peut-être moins convaincant que L’Homme invisible apparaît, cet Homme invisible contre la mouche humaine reste fort sympathique. Et rien que pour ce titre…

L’HOMME INVISIBLE CONTRE LA MOUCHE HUMAINE (Tōmei Ningen to Hae Otoko). De Mitsuo Murayama (Japon – 1957).
Genre : Science-fiction, policier. Scénario : Hajime Takaiwa. Photographie : Hiroshi Murai. Interprétation : Ryuji Shinagawa, Junko Kano, Ikuko Mori, Joji Tsurumi, Yoshihiro Hamaguchi, Shozo Nanbu, Bontaro Miake… Musique : Tokujirō Ōkubo. Durée : 96 minutes.
Distribué par Roboto Films (16 juin 2026).
L’édition Blu-ray de Roboto

Ces deux films inédits en France bénéficient de masters haute définition qui affichent, évidemment, les limites des oeuvres de cette époque. On retrouve malgré la restauration un certain nombre de rayures, points, poils et autres parasites d’image, ainsi qu’une certaine instabilité de l’image lors de certaines scènes. Si L’Homme invisible apparaît est le film qui souffre le plus, fort logiquement vu son ancienneté plus importante, L’homme invisible contre la mouche humaine présente aussi quelques faiblesses, mais sa lumière plus travaillée éclate également dans ses contrastes ici brillamment restitués. Du côté sonore, les deux films sont proposés avec une piste en DTS-HD Master Audio 2.0 qui, elle aussi, fait de son mieux mais affiche ses limites. Dialogues et effets d’ambiance restent pour autant totalement clairs. Enfin, chaque film bénéficie d’une présentation érudite de Fabien Mauro, spécialiste du cinéma asiatique, qui en une quinzaine de minutes à chaque fois, éclaire notre lanterne sur les conditions de fabrication de ces deux oeuvres et leur pertinence dans le genre et la cinématographie japonaise.

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