Bien avant l’explosion publique et critique de DRIVE en 2011, le réalisateur danois Nicolas Winding Refn ouvrait la voie d’une filmographie qui allait devenir culte, dès 1986 avec son premier long-métrage PUSHER. Un film coup de poing, rugueux et jubilatoire, qui s’est ensuite accompagné de deux suites, développant l’univers et les personnages de cette saga qui ressort actuellement en coffret HD et 4K chez The Jokers films.

PUSHER de Nicolas Winding Refn (1996)

Le premier PUSHER, qui n’était initialement pas destiné à constituer le premier opus d’une trilogie, est la déclinaison d’un court-métrage de Refn alors que l’apprenti cinéaste se cherchait encore, entre désir acharné de filmer et potentielle intégration d’une école de cinéma. C’est finalement à la sauvage, profitant d’un financement inespéré, qu’il se lance dans la réalisation de ce projet. Trente ans après, le film est toujours aussi puissant. On y plonge tête la première dans le milieu du trafic de drogue à Copenhague, en suivant principalement Franck (Kim Bodnia), gangster à la petite semaine, qui vivote avec son pote Tonny (Mads Mikkelsen). Les deux hommes ont un quotidien rythmé par le deal et les mauvais coups. Jusqu’à dépasser les limites et se retrouver embarqués dans une spirale inexorable.
Le dispositif de mise en scène de Nicolas Winding Refn colle aux basques de son personnage principal. A quelques encablures d’une version live du jeu vidéo GTA, PUSHER use d’une caméra portée continuellement en mouvement pour une impression d’immédiateté et d’immersion assez saisissante. Pas très éloigné des principes du Dogme95, créé notamment par Lars Von Trier au même moment, le film de Refn s’en écarte cependant par sa conception plus soignée qu’il ne paraît des décors, des éclairages et de la musique. Il en résulte surtout une implacable sensation d’énergie et de chaos, alors que le personnage de Franck, qui foire un coup important pour un parrain de la drogue serbe, se retrouve enlisé jusqu’au cou dans une quête désespérée de s’acquitter de ses dettes qui enflent à vue d’oeil et éviter d’y laisser la peau. Une fuite en avant portée par un extraordinaire et magnétique Kim Bodnia (LE VEILLEUR DE NUIT), un Mads Mikkelsen qu’on ne présente plus en chien fou dans son premier long-métrage, et une galerie de trognes patibulaires dominée par un savoureux Zlatko Burić (SUPERMAN de James Gunn). Très inspiré du cinéma de Martin Scorsese, PUSHER décoiffe. Dans un style proche du documentaire, sa brutalité et son sens du rythme font mouche. Le film déplace le récit de gangsters vers un lieu peu habituel, au sein de la capitale du Danemark, offrant ainsi un cadre très différent et par extension, une approche singulière, dévoilant les bas-fonds de Copenhague sous leur aspect le plus sordide possible. Si le film remporte un succès assez confidentiel à sa sortie, il a gagné ses galons d’oeuvre culte par la suite en vidéo. A la faveur de la sortie de ses deux suites qui enfonceront un peu plus le clou.

PUSHER 2 de Nicolas Winding Refn (2004)

Il faut attendre 2004, soit huit ans après le premier opus, pour que Nicolas Winding Refn donne une suite à son premier film. Un choix un peu par défaut, puisque le projet de cette séquelle intervient après deux autres films qui ne rencontrent pas le succès escompté, BLEEDER en 1999 et INSIDE JOB en 2003, pour lesquels le réalisateur s’endette sérieusement et à perte puisque les deux oeuvres se gaufrent au box-office. Dans la panade financièrement, il se résout à imaginer un PUSHER 2, valeur relativement sûre pour renouer avec le succès. Une contrainte qui devient par la force des choses un catalyseur artistique puisque le cinéaste danois y injecte un sacré paquet de bonnes idées et y insuffle une dose d’urgence toute personnelle. Refn choisit tout d’abord de se focaliser et de développer un personnage secondaire du premier opus, Tonny la petite frappe, présenté comme un peu crétin auparavant, qui sort de prison alors que le récit débute, environ un an après l’épilogue du précédent. Tentant de se racheter une conduite, il se tourne vers son père qui règne sur la mafia locale. Soucieux de passer pour un vrai caïd aux yeux de son paternel, Tonny va devoir accomplir une dernière mission de confiance… Avec ce PUSHER 2, Refn réalise son premier grand film. Une suite supérieure à l’original, pourtant déjà d’une excellent niveau, qui prolonge le dispositif de son précédent geste cinématographique tout en creusant un peu plus la noirceur de son récit. On ne quitte pas d’une semelle le gangster incarné par un Mads Mikkelsen à la fois sauvage et broyé par l’indécision. Aussi secondaire auparavant qu’omniprésent et bouleversant dans cette suite, le personnage de Tonny a clairement évolué, il permet surtout à Refn de développer une histoire de filiation et de famille très forte, en marge de sa trame de film de gangster toujours aussi efficace. Plus abouti techniquement, ce deuxième volet élève le niveau qualitatif, tout en soignant son scénario, ses enjeux et sa galerie de personnages, pour porter son projet de film noir à des sommets au sein d’une déflagration d’émotion et de sensibilité auquel le premier opus ne nous avait pas préparé.

PUSHER 3 de Nicolas Winding Refn (2005)

De sensibilité, il en est également question dans PUSHER 3 que Refn tourne coup sur coup après le deuxième opus. Refn y démontre sa capacité à creuser des sentiments forts sous le vernis du film noir. C’est cette fois-ci aux basques de Milo que le réalisateur danois dédie sa caméra. Le personnage de parrain serbe inquiétant et respecté bien installé du PUSHER original apparaît ici, quelques années après, quelques rides et kilos en plus, et dont l’influence semble bien moins évidente dans le milieu du trafic de drogue de Copenhague. On en avait déjà un aperçu lors d’une courte scène du deuxième volet où il apparaissait (c’est le seul personnage à être présent dans les trois chapitres) : l’heure est à l’adaptation pour le parrain d’hier, qui doit faire avec un évolution dans les habitudes de consommations de ses clients, passer de la coke à l’héroïne, puis ici à l’ecstasy. Le personnage se cherche une respectabilité, tout en tentant de stopper sa consommation personnelle de drogue et de devenir un père respectable. Ce lien familial avec sa fille Milena qui fête ses 25 ans est au cœur de ce troisième film de la saga. Leurs rapports faits d’amour, de tension, et de jeu de pouvoir irriguent la trame du film. Comme l’imposante réception d’anniversaire qui sert de fil rouge et conditionne les choix du parrain serbe. Ce-dernier se retrouve confronté à un conflit d’autorité, sa descendance prenant le pas sur lui, jusque dans ses trafics. Nicolas Winding Refn reste assez fortiche pour parler de ces relations parents-enfants constamment sur la brèche. Un équilibre précaire que le personnage de Milo tente de maintenir à bout de bras, mais qui finit par lui pêter à la gueule. Le retour du Kurt le Con, personnage secondaire du précédent opus, précipite l’engrenage autant personnel que criminel qui coince Milo dans une spirale inexorable de la lose, quand une cargaison d’extasy lui échappe, que le commanditaire lui met la pression… Un schéma désormais rodé au fil des épisodes de PUSHER, qui poussent Milo à renouer avec une forme de violence et de pétage de plomb, dans un dernier tiers assez corsé sur le gore, et convaincant son ancien homme de main, Radovan (excellent Slavko Labovic). Déjà partant sur les ruptures de tons, la trilogie trouve là aussi certaines de ses scènes les plus malaisantes (tout le cirque autour de l’apprentie prostituée). Pourtant, c’est sur une note mélancolique que Nicolas Winding Refn achève son film et par là même, sa trilogie. Si les fins ouvertes de Franck et Tonny laissaient planer un sérieux doute sur leur avenir, il se dégage de cet ultime épilogue autour de Milo (Zlatko Burić, impérial), personnage plus mature, une forme de tristesse, de spleen et de nostalgie. PUSHER 3 est un gros morceau, le film enfonce le clou, conclut la trilogie de manière idéale, et braque le talent de Refn pour l’écriture de ses personnages et sa direction d’acteurs à la face de tous.

Cette saga PUSHER qui s’est étalée sur près de dix ans, forgée par un Nicolas Winding Refn en désir de cinéma est un exemple d’entreprise cinématographique infusée par la hargne, la souffrance et l’urgence de son initiateur. Celui-ci clamait sa volonté de ne pas faire des films sur le crime, mais plutôt sur des gens évoluant dans un environnement criminel. Son pari est plus que réussi. La trilogie PUSHER est à la fois brute, débordante d’énergie, marquée par une urgence et une volonté de faire du cinéma qui transpire à l’écran. Trois films qui prennent le spectateur par le col et ne le lâchent pas d’une semelle. Cette plongée dans les bas-fonds de Copenhague est une totale réussite artistique, qui renouvelle le film de gangsters, et propose trois portraits de délinquants européens hors normes. Une entreprise qui propulsera Nicolas Winding Refn vers Hollywood. On est en droit d’estimer qu’il n’a jamais fait mieux que ces morceaux de vie autour de Franck, Tonny et Milo.

Note : 5 sur 5.

Trilogie PUSHER (Pusher/Pusher II: With Blood on My Hands/Pusher III: I’m the Angel of Death). De Nicolas Winding Refn (Danemark – 1996/2004/2005).

Genre : Polar, film de criminels. Scénario : Nicolas Winding Refn et Jens Dahl. Photographie : Morten Søborg. Interprétation : Kim Bodnia, Mads Mikkelsen, Zlatko Buríc, Laura Drasbæk, Slavko Labović, Leif Sylvester, Anne Sørensen, Øyvind Hagen-Traberg, Kurt Nielsen, Marinela Dekic, Ilyas Agac, Kujtim Loki… Musique : Peter Peter et Povl Kristian. Durée : 110/100/108 minutes.
Distribué par Jokers Films (4 novembre 2025).

The Jokers Films s’est appuyé sur de nouvelles versions 4K des trois films de Nicolas Winding Refn pour proposer le meilleur de la trilogie dans ce coffret constitué d’un Digipack comprenant les trois films au format 4K et les versions HD, dans un étui rigide protégé par un fourreau. On y retrouve donc chaque opus en blu-ray 4K Dolby Vision.
Techniquement parlant, les trois films profitent allègrement de la restauration du matériau d’origine. Si le premier PUSHER reste dans un état relativement brut, totalement assumé, avec ses prises de vue sur le vif, son gros grain extrêmement présent dans les scènes nocturnes, les deuxième et troisième volets, plus travaillés esthétiquement, s’avèrent plus fins, plus détaillés, plus précis. C’est superbe.
Niveau son, les percussions entêtantes des génériques des trois films résonnent encore à nos oreilles, tant la version originale danoise est puissante dans son Dolby Atmos 5.1. de son côtés, la version française est proposée pour chacun des films en DTS HD Master Audio 5.1 et ne démérite pas.
Chaque opus est accompagné d’une présentation très complète et enthousiaste du célèbre critique Philippe Rouyer qui, avec sa gouaille habituelle, nous emmène dans la conception de chaque film, multipliant les anecdotes, tout en insistant sur l’importance de cette trilogie dans l’histoire du cinéma danois, mais pas que. Enfin, sur un disque à part, figure le documentaire GAMBLER de Phie Ambo (81′), proposition inédite de découvrir ce film retraçant les déboires de Nicolas Winding Refn à monter PUSHER 2. Enfin, le coffret contient également un livre de 88 pages Pusher, l’histoire d’une trilogie culte, contenant des documents d’archives inédits.

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