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[Critique] WE ARE WHAT WE ARE de Jim Mickle

WE ARE WHAT WE ARE de Jim Mickle

Deauville, son 39e Festival du cinéma américain, son CID, un 6 septembre… On est bien dans ces fauteuils face à un écran géant et un son numérique surpuissant ! Feues les petites salles de quartier, je me suis embourgeoisé du regard, maudis sois-je, c’est parti ! Mais qu’est-ce que c’est que cette salle de punks ? Avant même la fin de la projection, à l’orée du dernier acte, des spectateurs s’embrasent à la vue des choix du réalisateur. Les instincts primitifs de chacun se réveillent, on entend des protestations, des sifflements contrés par d’autres et leurs applaudissements. La tension monte et parasite le ressenti de ceux qui cherchent vainement à rester en phase avec l’oeuvre proposée, à garder intact leur analyse jusqu’à la fin du générique par respect d’eux-même et de ce film de genre atypique. La lumière se rallume sur un petite claque cinématographique qui marque cette quinzaine deauvillaise au fer rouge. Une sacrée ambiance de débats et de brouhahas perdure sur les marches de la sortie comme le plus beau compliment que l’on pouvait faire à Jim Mickle et son film We are what we are, qui confirme que « nous sommes ce que nous sommes », inégaux devant la différence.

C’est le troisième long-métrage de ce jeune réalisateur de 35 ans, passionné de films d’horreur. Après Mulberry Street en 2006 et Stake Land en 2010, il s’attaque au remake du film mexicain Somos lo que hay (Prix du jury du Festival de Gérardmer en 2011), en transcendant le sujet et faisant oublier l’original. Chaque nouveau projet le fait évoluer dans son traitement de l’horreur (son quatrième est déjà bouclé). Passé par la série B pure, il tend à évoluer dans un univers de plus en plus réaliste et dans sa troisième oeuvre, l’horreur qui l’intéresse pourrait découler d’un fait divers où le comportement mental est plus important que la barbarie visuelle dans sa mise en scène.

WE ARE WHAT WE ARE de Jim Mickle

Sensationnel, intégrisme et mise en scène…

Pour situer le contexte à ceux qui ne le saurait pas encore, la famille Parker, très croyante et pratiquante, effectue une fois l’an un rituel où ils jeûnent quelques jours avant de sacrifier l’agneau en fin de semaine et s’en délectent dans un délicieux ragoût qui apaise leur sombre appétit très aiguisé. Ah oui, sauf que pour la petite histoire, l’agneau en question est une jeune femme enlevée, séquestrée, découpée et digérée… Un flash-back renvoyant à la fin du XIXème siècle et à la conquête de l’Ouest nous montre leurs ancêtres passer le cap du cannibalisme pour survivre à la Nature hostile en plein hiver. De générations en générations, la nécessité est devenue tradition… Le cannibalisme donne du sensationnel et du relief à l’histoire du film, mais l’horreur dans l’intégrisme religieux d’un père convaincu que ses actes sont dans le droit chemin de Dieu et qu’ils vont faire prospérer sa famille est d’un tragique plus bouleversant. Pourquoi en sont-ils arrivés là, sont-ils arrivés au point de non retour, y a-t-il une rédemption possible ? Ce sont les questions qui turlupinent le spectateur tout le long du récit, bien plus dans sa réflexion humaniste que dans la possibilité de voir une disparue se faire découper en morceaux dans les moindres détails.

La réussite du film tient tout d’abord à la mise en scène soignée de Jim Mickle, et notamment au travail sur la lumière où il a fait ses armes et s’est rendu maître des ambiances angoissante, glauque et mélancolique à la fois. Son savoir-faire transpire à l’écran de We are what we are, où l’essentiel de l’intrigue se passe sous la pluie, dans la pénombre et le clair-obscur de la pièce de « vie » des Parker, la salle à manger. La réalisation est posée, soignée jusqu’à une dernière demi-heure au cours de laquelle les scènes s’étiolent un peu par le biais d’un montage inégal, qui déséquilibre quelque peu la vision d’ensemble du film. Mais on reconnaît dans ses cadrages classiques un respect aux maîtres du genre, que sont Romero, Carpenter et autre Cronenberg…

WE ARE WHAT WE ARE de Jim Mickle

« Avez-vous mangé ma fille ? »

Face à un film unilatéralement sombre dans son propos, la malice et l’humour du cinéaste pointent néanmoins, dissimulées dès l’ouverture du film, où il s’amuse à donner toutes les clefs de son propos sans qu’on le sache encore. Les premières images léchées font la part belle à la plastique inquiétante d’un personnage central, Mère Nature. Son caractère, sa force puis son indignation face aux souillures des hommes et en particulier de la famille Parker s’expriment dans cette tempête annoncée. Le plus charismatique dans l’histoire, c’est le père de famille, Franck. Il intériorise tout et dégage une souffrance qui irradie sa famille. Il a un côté pathétique que l’on entrevoit dès cette première scène tétanisante, à table avec ses enfants, où un râle bestial sort de sa gorge quand il interdit à son fils d’avaler n’importe quoi, le comble de l’éducation d’un enfant puisque ses croyances organiques vont les amener à manger leurs semblables. Ce qui est frappant, c’est cette vision d’un homme en bout de course proche de l’état de sa femme disparue mais qui ne remet jamais en question ses convictions et ses actes. Il est dépassé par les événements comme dans cette scène de l’arbre déraciné par la tempête, qui rejette dans la rivière les os des victimes que Franck avait enterrés. De façon grotesque, impuissante, il essaye de les retenir, les cacher aux yeux du monde, en vain. Son seul faire-valoir masculin dans cette histoire, c’est le Docteur Barrow alias Michael Parks, un fidèle second couteau des productions sanglantes de Tarantino/Rodriguez qui conservera « la » réplique déjà culte de ce film en interrogeant Franck à sa table : « Avez vous mangé ma fille ? »

L’autre axe développé par le film est l’évolution initiatique des deux sœurs Parker, Iris et Rose sa cadette. Au fil de l’intrigue, elles vont s’émanciper et sortir de la dictature paternelle qui s’effrite petit à petit. Elles vont se révéler maîtresses de leurs actes si longtemps confisqués et, paradoxalement, devenir folles dans un acte primitif et barbare dicté par l’instinct de survie développé par leur père.

WE ARE WHAT WE ARE de Jim Mickle

L’émancipation carnivore

(ATTENTION : SPOILERS !) Reste un final qui fera sûrement débat dans les chaumières. Pour avoir tendu l’oreille sur les propos du réalisateur vis-à-vis du final de son film, il hésitait beaucoup sur la manière d’aborder cette scène et l’effet apporté à l’ensemble. Après Sundance, Cannes et sa quinzaine, et Deauville, il repart convaincu et satisfait de ses choix au vu des réactions hétéroclites du public et de la critique. Plus j’y pense, plus je me dis que cette scène « grand guignol » était inéluctable. J’ai eu des prémices de sourire dés la défloraison d’Iris au milieu du cimetière local par l’adjoint du shérif. C’est néanmoins dans cette ultime scène que les sœurs Parker, longtemps privées de leur libre-arbitre, s’émancipent enfin. Elles aiment profondément leur père, mais dans cette crise d’adolescence, la folie carnivore est leur ultime acte d’amour envers leur prédicateur tandis que Rory, trop jeune, se cache sous la table comme un petit garçon qu’il doit rester… pour le moment. (FIN DU SPOILER) Cette respiration grand-guignolesque dans un film longtemps anxiogène, était une très bonne idée pour conclure une oeuvre presque pleine mais déjà jouissive en l’état. Jim Mickle est un réalisateur prometteur qui progresse dans sa réflexion du cinéma d’horreur, carrière à suivre très prochainement.

Et en attendant, un film pour ma part à voir et à revoir sous vos applaudissements, ou pas, foi de Normand, c’est vous qui décidez !

WE ARE WHAT WE ARE de Jim MickleWE ARE WHAT WE ARE de Jim Mickle (USA – 2013)

Très Bon

Avec Kelly McGillis, Ambyr Childers, Julia Garner, Nick Damici, Bill Sage, Odeya Rush, Michael Parks, Wyatt Russell…

Dans une bourgade des Etats-Unis, la famille Parker vit à l’écart du village en lisière d’un bois et d’une rivière dans la discrétion la plus totale. Le patriarche Franck dirige sa famille avec autorité. Tandis que sa femme meurt brutalement, il est déterminé à perpétuer un rite familial en vigueur depuis des générations avec ses deux filles Iris et Rose et leur jeune frère Rory. Le mauvais temps s’abat dans la région et dilue inexorablement leur terrible secret aux yeux de ceux qui veulent voir…

7 réponses »

  1. Bon article. Et excellent film.
    Etrangement, j’ai vécu un peu la même expérience lors de sa projection à la Quinzaine des Réalisateurs, en mai dernier. Une petite partie du public (des Cannois et Cannoises d’un certain âge…) s’est lâchée en cris d’horreur en autres manifestations d’indignation. Un brave homme a même lancé bien fort lors du générique final un « société de dégénérés ! », pour être sûr d’être entendu de tous. Les festivals de cinéma et les films n’ont pas toujours le public qu’ils méritent. Rappel : Cannes, ville de droite, bourgeoise et à la moyenne d’âge avancée.

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