On ne présente plus LA NUIT DU CHASSEUR. Sorti en 1955, le film de Charles Laughton, unique incursion derrière la caméra du prolifique acteur britannique (SPARTACUS de Stanley Kubrick), est devenu au fil des années un monumental classique de l’histoire du cinéma. Adaptée du roman de Davis Grubb, l’histoire plonge le spectateur au sein de l’Amérique de la Grande Dépression. John et Pearl sont les seuls à connaître la cachette des dix mille dollars que leur père leur a confiés avant d’être exécuté. Mais son ancien compagnon de cellule, le révérend Powell, apprend l’existence du magot. Bien décidé à s’en emparer, ce prêcheur fanatique et dévoyé va pourchasser sans répit les deux jeunes enfants…

LA NUIT DU CHASSEUR est un tel aboutissement formel qu’il en devient presque intimidant. Un coup de maître de la part de Charles Laughton et du directeur de la photographie Stanley Cortez (LA SPLENDEUR DES AMBERSON d’Orson Welles, SCHOCK CORRIDOR de Samuel Fuller) qui ont conçu une oeuvre d’art picturale en noir et blanc, riche et absolument somptueuse. De véritables tableaux expressionnistes sublimés par des contrastes tranchés, des jeux d’ombres et de lumières terriblement évocateurs mettant en évidence et questionnant la dualité du Bien et du Mal. Une esthétique qui paye son tribut autant à Orson Welles qu’à tout un pan du cinéma allemand des années 20. LA NUIT DU CHASSEUR comptabilise un nombre de plans iconiques ahurissant, avec ses silhouettes découpées sur un ciel crépusculaire, ses lignes de fuites et autres compositions d’images aux décors et aux angles à la fois saillants et complexes. Parmi les innombrables moments de grâce du film de Charles Laughton, on retiendra notamment la séquence, à la fois onirique et mystérieuse, de la fuite nocturne des enfants en barque sur la rivière, où la nature semble former un écrin protecteur et surnaturel, peuplé d’animaux observateurs.

Un festin plastique qui puise son inspiration au sein même des contes de fée, puisque ce récit autour de deux enfants poursuivis par un ogre sanguinaire et avide de richesse convoque la puissance et l’ambiguité des histoires merveilleuses gangrénées par le vice et la monstruosité. Le personnage du révérend/tueur en série, incarné avec délectation par Robert Mitchum, est depuis passé dans la légende et la culture populaire, d’où emergent notamment ses célèbres phalanges tatouées de la dualité « Love » et « Hate », sa défroque austère, iconique et cette prestance jonglant en permanence entre l’inquiétante menace et la séduction mielleuse. Une représentation du Mal somptueuse et magistrale, qui a connu peu d’équivalent par la suite. Et comme tout fonctionne avec son contraire dans ce film, face à lui, se dressent deux enfants à la fois innocents et volontaires, mais surtout une magistrale Lillian Gish (NAISSANCE D’UNE NATION de D. W. Griffith) en mère protectrice de substitution, armée de son fusil, qui assure à elle seule la protection et le refuge pour les enfants.
Explorant une noirceur absolue, à travers ses symboles et abordant des thèmes comme l’innocence, la domination, avec quelques références sexuelles adroitement évoquées, LA NUIT DU CHASSEUR demeure, 70 ans après sa sortie, le diamant noir funeste et onirique qui continue d’infuser la cinématographie mondiale.

LA NUIT DU CHASSEUR (The Night of the Hunter). De Charles Laughton (USA – 1955).
Genre : Thriller. Scénario : James Agee et Charles Laughton d’après le roman de Davis Grubb. Photographie : Stanley Cortez. Interprétation : Robert Mitchum, Shelley Winters, Lillian Gish, Billy Chapin, Sally Jane Bruce, James Gleason, Evelyn Varden, Peter Graves… Musique : Walter Schumann. Durée : 93 minutes.
Distribué par WILD SIDE VIDEO (14 novembre 2025).
Le Blu-Ray de WILD SIDE VIDEO
A l’occasion du 70e anniversaire du film, Wild Side Vidéo a mis les petits plats dans les grands, avec l’intention de proposer une édition, si ce n’est définitive, tout au moins à la hauteur de l’événement. Sous la forme d’un Steelbook accueillant les versions Blu-ray et 4K UHD du film, une nouvelle restauration donne à voir des améliorations techniques majeures de l’image au regard des précédentes éditions. Le film est présenté au format 1.85, quand bien même il aurait été réalisé à l’origine en 1.33 et projeté initialement en 1.66. Quoi qu’il en soit, ce format qui remplit davantage la largeur de l’image n’entrave en rien la (re)découverte du film. D’autant que les effets de la restauration assurent une texture argentique homogène et cinématographique de l’image, un grain bien présent, une définition excellente et un niveau de détails remarquable. Evidemment, les contrastes sont d’autant plus tranchants et les défauts de pellicule quasi inexistants. La photographie expressionniste de Stanley Cortez éclate dans toute sa splendeur dans cette version 4K UHD avec l’apport du HDR10. Côté sonore, là aussi, la restauration fait son effet. Deux pistes sont proposées pour la version originale. Une première en DTS-HD Master Audio 2.0 dite d’origine, globalement très correcte. Elle est évidemment supplantée par la piste DTS-HD Master Audio 5.1, qui propose une expérience plus précise et claire, mais aussi plus ample permettant à la musique de Walter Schumann de prendre ses aises, au même titre que les effets d’ambiance. Enfin, une version française est bien présente, elle aussi en DTS-HD Master Audio 2.0.

En termes d’interactivité, il y a de quoi faire. Sur la galette 4K, on trouve notamment un gros morceau avec « Charles Laughton au travail », imposant documentaire d’une durée gargantuesque de 2h40, réalisé par Bob Gitt à partir des rushes du tournage du film, produit par U.C.L.A. en 2002. Ce copieux bonus s’accompagne de deux modules inédits : « Charles Laughton, l’ogre céleste », sous la forme d’un entretien avec Simon Callow, acteur et écrivain britannique (47′) et « L’Artifice, une seconde nature », second entretien qui donne cette fois la parole à l’essayiste Damien Ziegler (34′). Le module « Une question de format(s) » apporte un éclairage intéressant et didactique sur les différents formats visuels du film (6′).
A cela s’ajoute sur le Blu-ray une série de modules complémentaires, plus historiques pour la plupart. A commencer par un entretien avec Robert Mitchum animé par Philippe Garnier, extrait de l’émission « Cinéma Cinémas » diffusée le 2 juin 1982 (2′) et un autre avec Stanley Cortez, toujours extrait de « Cinéma Cinémas » diffusée le 3 juin 1985 (12′). Toujours sur les plateaux télé, mais aux Etats-Unis et en 1955 cette fois, une séquence d’interview réunissant Robert Mitchum, Lillian Gish et Shelley Winters sur le plateau du Ed Sullivan Show (7′) et une scène coupée, « la visite en prison », jouée par les acteurs Shelley Winters et Peter Graves lors de l’émission (3′). « De Davis Grubb à Charles Laughton : des croquis au film » est un comparatifs des croquis de Davis Grubb avec les plans du film (12′). Les bandes annonces américaine et anglaise complètent cette section de bonus aussi fournie en quantité que brillante et pertinente en qualité.

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