L’audace de l’éditeur Badlands mérite d’être soulignée. Et encouragée. La jeune société indépendante française ne fait pas dans la facilité, mais dans la curiosité. Avec des titres un peu plus confidentiels, comme Hell’s Ground, L’Aiguille, L’Attaque des Fourgons blindés ou encore Second Life, l’éditeur voyage pas mal, arpente différents territoires cinématographiques, pour proposer des oeuvres vues nulle part ailleurs. Rebelote avec une nouvelle fournée qui propose cette fois trois comédies du début des années 2000 issues de Hong-Kong, et signées à quatre mains par Johnnie To et Wai Ka-fai.

Réalisateur star de Hong-Kong célébré notamment pour ses polars stylisés dans les années 90 (The Mission, Running Out of Time, The Longest Nite, A Hero Never Dies), Johnnie To a bifurqué au début des années 2000 vers la comédie débridée. Le réalisateur de The Heroic Trio est avant tout un cinéaste de la forme et du rythme, qui sait prendre le temps mais aussi jouer d’une science du montage hors-norme. En s’associant à Wai Ka-fai, avec qui il a fondé la société de production Milkyway Image en 1996, il s’engage dans une direction plus légère en apparence… La preuve par trois !

Help!!! (2000)

Dans Help!!!, on suit Joe, Jim et la débutante Yan, trois médecins liés par le destin qui se retrouvent confrontés à un système hospitalier dysfonctionnel et corrompu. Ensemble, ils vont devoir remotiver un personnel paresseux qui préfère partir déjeuner plutôt que de sauver des vies… Sorte de dérivé de la série Urgences dopée aux amphétamines qui manie la dérision, la satire et l’action dans un même élan, Help!!! est un drôle de film bourré d’idées et d’enthousiasme, qui fonce à un rythme complètement débridé. Multipliant les gags à la vitesse de la lumière, le film réunit tout ce dont on est en droit d’attendre d’une parodie de fiction en milieu hospitalier. Tout cela n’a pas du tout l’ambition d’être réaliste, mais joue à fond la carte parodique, à quelques encablures du style comic book. Notre Agence tous risques médicale est composée d’excellents professionnels, mais qui, pour des raisons diverses, sont partis exercer dans tout autre chose (l’un est mécano, l’autre vend du poisson…). Et vont devoir s’équiper à nouveau pour affronter les péripéties du bloc médical. C’est franchement assez amusant, bien que pas toujours très fin, et assez bien vu la plupart du temps, pour peu qu’on reste ouvert à un humour un peu bêta et épais qui ne vole pas haut. Entre les péripéties au bloc qui charrient tous les gags et situations ubuesques d’un tel environnement (on retrouve bien évidemment les effets personnels d’un chirurgien dans le corps d’un patient), les réalisateurs égratignent un univers ultra-capitaliste et donc anti-humaniste (les membres de la direction dans leur tour d’ivoire continuellement suggérés dans l’ombre) et ajoutent à leur recette un soupçon de comédie romantique (avec lequel des deux jeunes chirurgiens la jolie Yan va-t-elle sortir ?), mais aussi une patine de film d’action avec un montage frénétique mais millimétré. Dans son final, Help!!! s’engage carrément vers le film catastrophe. Mais toujours dans la bonne humeur. On pourra trouver tout cela un peu lourdingue, et ne pas adhérer au concept. Mais ce serait bouder un plaisir de cinéma énergique, toujours inventif et généreux, qui tutoie une forme de chaos, et fait largement son office. D’autant que le casting de jeunes comédiens (Ekin Cheng, Jordan Chan, Cecilia Cheung, Lam Suet) est on ne peu plus charmant et enthousiasmant. Une belle (et stimulante) surprise.

Note : 3 sur 5.

HELP!!! (辣手回春, Lat sau wui cheun). De Johnnie To et Wai Ka-fai (Hong Kong – 2000).

Genre : Comédie. Scénario : Wai Ka-fai, Yau Nai-hoi et Ben Wong. Photographie : Cheng Siu-keung. Interprétation : Ekin Cheng, Jordan Chan, Cecilia Cheung, Lam Suet, Hui Shiu-hung… Musique : Raymond Wong. Durée : 86 minutes.
Distribué par Badlands (3 avril 2026).

My Left Eye Sees Ghosts (2002)

Changement de braquet avec My Left Eye Sees Ghosts en 2002, qui s’embarque vers la comédie fantastique. Suite à un accident de voiture, May, une jeune femme veuve et riche, qui a du mal à se faire accepter de sa belle-famille, dispose de la capacité de voir des fantômes grâce à son oeil gauche. Et notamment un ancien camarade de classe qui ne cesse de la harceler… Sur un postulat qui n’est pas sans évoquer Ghost, Johnnie To et Wai Ka-fai y vont franco dans les gags et les situations abracadabrantes, là encore, dans un rythme frénétique. Le duo composé de la star de la pop Sammi Cheng (Infernal Affairs) et l’incroyable Lau Ching-Wan (Running Out of Time) fait le show et assure une grande partie du volet comédie burlesque. Là encore, il faut se préparer à des gags pas toujours très finauds, et à un cabotinage qui fait tout le sel de l’entreprise. Le film peine à maintenir son intérêt tout du long de ses 98 minutes. par ailleurs, To et Kai-Fai ont recours à des effets numériques illustrant des gags burlesques tout droits tirés de The Mask ou Bettlejuice qui, aujourd’hui, piquent un peu les yeux. Pourtant, ce n’est ni dans son aspect purement fantastico-foutraque, ni dans ses situations humoristiques un peu forcées que My Left Eye Sees Ghosts surprend. Car, en creux, le film travaille en sous-marin le thème du deuil, et le fait plus subtilement que ce que tous les ingrédients de cette comédie HK nous propose. Entre l’inadaptabilité sociale de son héroïne, et la perte d’un mari éphémère, le récit se retourne par la grâce d’un twist, là encore peu subtil, mais qui peut sensiblement émouvoir. C’est dans ce dernier aspect que My Left Eye Sees Ghosts surprend in fine avec pas mal d’à propos, tout à fait là où on ne l’attendait pas.

Note : 2.5 sur 5.

MY LEFT EYE SEES GHOSTS (我左眼見到鬼, Ngo joh ngan gin do gwai). De Johnnie To et Wai Ka-fai (Hong Kong – 2002).

Genre : Comédie fantastique. Scénario : Au Kin-yee, Wai Ka-fai et Yau Nai-hoi. Photographie : Cheng Siu-keung. Interprétation : Sammi Cheng, Lam Chi-sing, Lam Suet, Lau Ching-wan, Lee San-san, Fung Li… Musique : Cacine Wong. Durée : 98 minutes.
Distribué par Badlands (3 avril 2026).

Fat Choi Spirit (2002)

Enfin, troisième film de cette série de comédies, Fat Choi Spirit est un pur film de performance, puisant dans la tradition des films de compétition, de sport et de dépassement de soi, afin d’assurer le spectacle. Mais tout cela sans réellement se prendre au sérieux… Surnommé le roi du jeu, Andy voit sa chance tourner. Ruiné, éloigné de sa famille dont la mère est atteinte d’Alzheimer et séparé de l’amour de sa vie, il reste digne face à l’adversité. Guidé par sa générosité et son humanité, il va trouver dans le Mahjong une philosophie de vie pour se reconstruire. Porté par un casting en béton armé (Andy Lau, Gigi Leung, Lau Ching-Wan, Louis Koo, Cherrie Ying), le film de Johnnie To et Wai Ka-fai s’applique à rendre cinégénique des parties de Mahjong. Ce jeu typiquement chinois, et de manière plus large d’Asie orientale, est au cœur du récit. Le personnage d’Andy Lau est présenté comme le « guerrier du Majong », une super star de la discipline confrontée à la défaite et aux interrogations sur le jeu, mais surtout sur sa vie. Les parties sont présentées comme des duels aussi tendus que dans des westerns, musique épique à l’appui. Et ça marche plutôt bien, quand bien même on ne pipe rien à ce jeu typiquement oriental. Heureusement, l’éditeur a eu la bonne idée de faire intervenir Arnaud Lanuque, auteur spécialiste du cinéma hong-kongais, pour une présentation des règles en ouverture du film. On reste accroché au suspense de chaque scène grâce à la réalisation spectaculaire des deux cinéastes. Une belle manière d’illustrer le pouvoir du cinéma. Ici, Johnnie To et Wai Ka-fai manient moins les excentricités burlesques que dans les deux précédents films. Si les ton reste à la comédie, que le rythme de l’action reste lui aussi assez soutenu, le film s’avère plus sage, car le sujet le réclame aussi. Encore une fois, le mélange des genres permet aussi de découvrir des scènes plus touchantes, avec la maman du personnage principal souffrant d’Alzehimer. Il est question de réussite sociale, mais aussi de prendre conscience que la vie, comme une partie de Mahjong, c’est l’esprit collectif, plus que la réussite. C’est un peu épais dans le discours, au détour d’un scénario assez peu convaincant et peu passionnant il faut le reconnaître, mais l’engagement et l’énergie déployés par Johnnie To et Wai Ka-fai, et l’abbattage de l’ensemble des comédiens finissent par emporter le morceau.

Note : 3 sur 5.

FAT CHOI SPIRIT (嚦咕嚦咕新年財, Lik goo lik goo san nin choi). De Johnnie To et Wai Ka-fai (Hong Kong – 2002).

Genre : Comédie. Scénario : Wai Ka-fai, Yau Nai-hoi et Au Kin-yee. Photographie : Cheng Siu-keung, To Hung-mo. Interprétation : Andy Lau, Gigi Leung, Lau Ching-wan, Louis Koo, Cherrie Ying, Wong Tin-lam,
Bonnie Wong Man-wai… Musique : Raymond Wong. Durée : 97 minutes.
Distribué par Badlands (3 avril 2026).


Les trois films, qui baignent dans une esthétique héritée du début des années 2000, avec ses forces et surtout ses faiblesses, disposent d’une édition assez remarquable sur le plan technique. La première chose qui saute aux yeux, c’est la définition poussée de ces bandes pas nécessairement dorlotées avec le temps. Globalement, le piqué est bon sur les trois films, tout comme les couleurs qui retrouvent leur éclat (c’est notamment le cas dans Fat Choi Spirit). En revanche, certains contrastes sont à la peine dans les scènes nocturnes, avec des noirs un peu grisés, et surtout des incrustations numériques d’époque qui font un peu mal aux yeux aujourd’hui dans My Left Eye Sees Ghosts. Mais la propreté des images et leur stabilité générale incitent à découvrir les films.
Du côté du son, chaque film est proposé avec une piste en mandarin et une autre en cantonais, avec du DTS HD Master Audio 2.0 pour tous, sauf Help!!! qui bénéficie en plus de deux versions en 5.1. Globalement, sans être transcendantes, ces pistes sont suffisamment clairs, dynamiques et équilibrées pour une expérience convaincante.
Pour compléter la découverte, chaque film est accompagné de sa poignée de suppléments avec des interlocuteurs qui reviennent sur chaque oeuvre. On a droit à des éclairages avec Julien Carbon, scénariste et réalisateur, spécialiste du cinéma asiatique, des entretiens avec le scénariste Yau Nai-hoi et le monteur Law Wing-cheong et des makings of. A noter pour Fat Choi Spirit une initiation aux règles du Mah-jong par Arnaud Lanuque, spécialiste du cinéma de Hong Kong, qui en connaît un rayon sur le sujet, ce qui permet d’un peu mieux appréhender les subtilités du film. Enfin, la bande annonce de chaque film et des sorties de l’éditeur complètent le tout. Du boulot éclairant et très sérieux.

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