[Critique] HELL’S GROUND d’Omar Ali Khan

Un film d’horreur gore provenant tout droit du Pakistan, c’est la promesse de Hell’s Ground (Zibahkhana en VO), premier (et unique) long-métrage d’Omar Ali Khan sorti en 2007 et arrivant chez nous sous la forme d’un DVD proposé par l’éditeur indépendant Badlands. La curiosité est de mise lorsque l’on aborde une telle oeuvre exotique, née dans le giron d’une cinématographie qui ne dépasse que rarement les frontières de son pays, qui plus est dans le genre horrifico/gore. Quand on parle de cinéma fantastique pakistanais, on pense en premier lieu à Dracula au Pakistan de Khwaja Sarfraz (1967), qui s’inspirait des films de la Hammer et certainement le plus célèbre représentant du genre. Avec Hell’s Ground, on change de registre, puisque Omar Ali Khan lorgne plutôt du côté du slasher et du survival. C’est surtout le premier film d’horreur pakistanais adoptant un véritable schéma occidental, avec sa bande de jeunes attaquée par un tueur. Le film cite ouvertement Massacre à la tronçonneuse ou la série des Vendredi 13, voire le Zombie de Georges A. Romero et suit plus ou moins fidèlement le canevas de l’oeuvre matricielle de Tobe Hooper. On y suit un groupe d’étudiants globalement insouciants, le soleil écrasant, le van, la mise en garde des autochtones, le raccourci qui n’apparaît sur aucune carte, la panne d’essence, la demeure perdue dans la forêt… A la différence près que l’hémoglobine y dégouline ici abondement…

Transgresser les dogmes religieux

Balisé de bout en bout, Hell’s Ground a tout du film de fanboy réalisé avec des bouts de ficelles pour les amateurs du genre. Mais sa particularité est de s’inscrire dans le contexte particulier d’un pays où les tensions politiques et religieuses sont extrêmement fortes, où riches et pauvres s’affrontent et où le peuple gronde et se révolte. Une toile de fond que le réalisateur utilise à son avantage, créant le motif d’une maladie, liée aux rejets d’une centrale dont les dirigeants favorisent leurs profits personnels à la santé publique, un poison qui se propage dans l’eau et contamine les plus démunis, les infectant jusqu’à les transformer en zombies. De leur côté, les jeunes héros, cinq citadins issus de la classe favorisée et déconnectés de la réalité, sont surtout motivés par une soif d’outrepasser les règles, de transgresser les us et coutumes dictées par les traditions conservatrices, les dogmes idéologiques et religieux du pays. Le tueur en est une sorte de métaphore : dissimulé sous une burqa, il présente des allures de fanatique religieux assoiffé de sang. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il s’applique à extraire les yeux de ses victimes, comme symbole de leur curiosité déplacée. Il représente l’idée d’un fondamentalisme qui souhaite restreindre la liberté de la jeunesse et surtout l’empêcher de céder à la tentation de la culture occidentale. Sans vouloir délirer dans la surinterprétation et placer le film au-delà de son statut de sympathique bisserie qui tâche, on ne peut qu’apprécier cette double lecture qui ajoute de la consistance à une série B carrée, généreuse et plutôt respectueuse.

Red is Dead… au Pakistan

Relecture décalée et respectueuse de ses modèles, Hell’s Ground applique les codes du genre au folklore pakistanais. Le film se veut ludique, comme une note d’intention des petits plaisirs horrifiques de son réalisateur, truffé de références américaines (Maniac de William Lustig, Stephen King) mais aussi locales (des extraits et l’apparition du héros de Dracula au Pakistan). Même si le film fait involontairement penser au slasher débilos de La Cité de la Peur (Red is Dead le bien nommé), notamment dans l’attitude de son tueur, Hell’s Ground se révèle par instants très inspiré. En dépit d’une image numérique pas toujours très esthétique, Omar Ali Khan soigne ses ambiances. A ce titre, on ne peut que saluer le talent du réalisateur et de son chef opérateur Najaf Bilgrami qui ont su dépasser leurs faibles moyens par des idées de mise en scène et des jeux de lumières précis et évocateurs, faisant de ce premier essai gore pakistanais une oeuvre imparfaite mais attachante et sincère.

Note : 2.5 sur 5.
HELL’S GROUND
Omar Ali Khan (Pakistan/Royaume-Uni – 2007)
Genre Horreur – Avec Kunwar Ali Roshan, Rooshanie Ejaz, Rubya Chaudhry, Haider Raza, Osman Khalid Butt, Rehan, Najma Malik, Sultan Billa, Saleem Mairaj… – Musique Stephen Thrower – Durée 77 minutes. Distribué par Badlands (13 septembre 2019).

Synopsis : Prétextant une sortie scolaire, cinq jeunes citadins traversent la campagne pakistanaise pour se rendre à un concert de rock. Lors d’une halte, un personnage loufoque les invite à se préparer pour la prière du soir sous peine de voir leur périple virer au cauchemar… Aux environs, l’eau polluée semble transformer les pauvres paysans en zombies tandis qu’un mystérieux assassin en burqa sévit dans la forêt…

L’édition DVD de BADLANDS

TECHNIQUE

Note : 3 sur 5.

Tourné en format numérique avec un budget riquiqui, Hell’s Ground dispose d’une tenue visuelle globalement très correcte dans cette édition DVD proposant un master haute définition. Même si les caractéristiques de l’image pêchent par moment avec certaines zones de flou et des contrastes aléatoires, l’ensemble reste très propre et très recommandable.
Côté son, seule la piste originale en langue ourdou (avec un peu d’anglais) est proposée en Dolby Digital 5.1. Et le résultat est particulièrement dynamique, voire même surprenant par instants de par la vélocité du mixage sonore.

Interactivité

Note : 4.5 sur 5.

Aux Racines du cinéma fantastique pakistanais (37′) plonge dans l’histoire cinématographique encore très méconnu du grand public, du deuxième pays musulman au monde. Bastian Meiresohne, programmateur et réalisateur, et Logan Boubady, journaliste, évoquent les grandes heures d’un pays qui a connu des contextes très instables politiquement parlant, et dont la production cinématographique a découlé de son voisin indien. Des premiers succès dans les années 50, il passe en revue les classiques Jinnah de Jamil Dehlavi (1996), et évoque les spécificités de ce cinéma qui, à l’inverse de Bollywood, navigue entre influences indiennes mais aussi occidentales, avec la réalisation de nombreux remakes de succès hollywoodiens. Jusqu’à Dracula au Pakistan réalisé par Khwaja Arfraz en 1967, premier film d’horreur pakistanais et véritable oeuvre phare de la cinématographie locale. Jusqu’aux dernières œuvres en date, dont le film d’action Waar réalisé par Bilal Lashari en 2013, plus gros succès du cinéma pakistanais. Un éclairage très intéressant et pertinent sur un cinéma méconnu.
Cadeau de la part de Badlands et morceau de choix de cette édition, la présence en bonus du film Dracula au Pakistan (90′ et proposé avec de nouveaux sous-titres français), très inspiré des productions Hammer, un film unique selon Bastian Meiresohne, qui considère opportune son association avec Hell’s Ground, « deux films complémentaires dans la représentation du cinéma pakistanais ».
Enfin, l’éditeur propose une bande-annonce de Hell’s Ground, ainsi que des prochaines sorties (L’Aiguille et La Bouche de Jean-Pierre).
Du très beau travail éditorial qui accompagne idéalement et propose des clés pour appréhender un film et une cinématographie à découvrir. Et qui vient compléter l’entreprise de défrichage indispensable d’oeuvres sortant des sentiers battus, effectué par Badlands.

Article de Nicolas Mouchel

Scribouillard créateur d'Obsession B.
Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts... Pas insensible à la folie et l'inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste... Que du classique en résumé. Les bases. Normal.

Contact : niko.mouchel@gmail.com

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