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[Dossier] Maître MATHESON, les zombies, un duel au soleil et les femmes (2/2)

LA NUIT DES MORTS-VIVANTS de Georges A. Romero (1969)
LA NUIT DES MORTS-VIVANTS de Georges A. Romero (1969)

Suite et fin du dossier consacré à RICHARD MATHESON par Simon Blanchemain. Où il est question de Georges A. Romero et sa saga des zombies, de Spielberg et de gros camions, d’une boîte et même d’Alain Delon…

Parallèlement à ses missions d’adaptations télévisées et cinématographiques, Richard Matheson verra son travail évoluer considérablement sous la houlette d’un certain Georges Andrew Romero. Leur point commun : ils ont tous deux le même ressenti concernant la société consumériste américaine et ils sont plus attachés à leur Terre qu’aux hommes qu’ils l’occupent… Le réalisateur new-yorkais s’inspirera profondément de l’oeuvre de Matheson et proposera une vision filmée transcendante de I am Legend et lancera instantanément sa carrière.

En mettant en scène La nuit des morts-vivants, George A. Romero posera les premières pierres d’un cycle infernal et d’un genre adulé, voire déroutant. Ces morts-vivants, êtres sales, désordonnés, désarticulés, voraces, rebuts d’une société aseptisée, en découdront avec des rebelles en tout genre, pas toujours parés à affronter pareil situation. Outre cette symbolique notion de «rebut», les thèmes favoris de Matheson y sont présents et les effets du fantastique se matérialisent.

La matière, les objets, les sons, la maison, la chair, les doutes, la solitude, autant d’éléments liés à une époque propice au questionnement sur le fondement de l’Amérique, les maux d’une société entre deux guerres (et son rôle d’envahisseur) vont s’opposer aux éléments surnaturels, de l’ordre du vraisemblable. Le duo Robert Neville/Ben subira un traitement identique. L’angoisse face à une situation inconnue, ils avancent à l’aveugle dans un environnement hostile qu’ils connaissent mais dont ils ont perdu le contrôle et se réfugieront dans le seul endroit qu’il pense sécurisé, une maison… qui deviendra leur bourreau et tombeau. La maison, cet outil narratif sera utilisé à maintes reprises par les cinéastes, un code cinématographique va être écrit et sera toujours plus ou moins bien respecté et des sous-genres verront le jour. Le travail de mise en scène et de script, concernant les séquences où Ben prend possession des lieux, recherchant les objets bons à utiliser pour se défendre, se barricader afin de se donner quelques moments de réflexion, et la découverte, au bout d’un long moment, de la cave (où s’achèvera le film par la mort de Ben, abattu d’une balle par un de ses semblables vivants) pousse le spectateur dans un univers de terreur et d’angoisse palpable, il est invité dans cette maison, à partager sa solitude et son désarroi, à se remettre en question, comme le lecteur de I am Legend.

LA NUIT DES MORTS-VIVANTS de Georges A. Romero (1969)
LA NUIT DES MORTS-VIVANTS de Georges A. Romero (1969)

Le revenant, l’emblème d’un genre

L’alchimie entre les deux artistes (ou les deux arts) réside dans ce qui les opposent. Si l’oeuvre de Matheson est loin d’être consensuelle, il n’y a pas vocation à une littérature explicitement gore ou horrifique. Et Romero donnera une autre dimension à sa satire sociale, une vision plus dérangeante. Sa caméra sera un oeil averti. Avec Diary of the dead, bien des années après, il affichera son goût prononcé pour les nouveaux médias et les technologies de l’information. L’histoire et l’épidémie devront se répandre par la médiatisation.

Toutes ces idées communes et réunies dans cette «collaboration» feront des émules dans le microcosme du cinéma. Avant le remake de Night of the living dead, par Tom Savini, en 1990, Dawn of the Dead avait eu droit à un remontage par un certain Dario Argento, un des maîtres du cinéma de genre transalpin… quand Lucio Fulci, autre figure emblématique italienne, profitera de son succès retentissant pour sortir L’enfer des zombies. Mais l’Europe est vaste et l’Italie n’est pas le seul pays représentant du film de zombard, puisqu’en 1978 et 1981, Jean Rollin, par exemple, offrait à la France respectivement, Les raisins de la mort et Le lac des morts-vivants. Le revenant est l’emblème d’un genre devenu culte et surtout redondant, souvent indigeste. Pour les jeunes réalisateurs, il est aussi un formidable exercice pour mettre en avant des compétences car il s’adapte à toute situation et le résultat est pleinement assumé. Mais, depuis quelques années, il retrouve un regain de forme et d’intérêt avec l’arrivée du comic-book The Walking dead de Robert Kirkman, récemment adapté pour la télévision.

Dossier Richard Matheson (2e partie)
Dossier Richard Matheson (2e partie)

Au-delà de cette influence, il y a un réel passage de flambeau et ce n’est pas un simple hasard si le jeune Steven Spielberg qui réalisa son tout premier métrage sous la coupe de Matheson deviendra, à posteriori, celui que l’on connait aujourd’hui. Duel nous offre un grand moment de complicité entre le scénario du maître et une mise en scène expérimentale, mais abyssale… Peu de moyen, peu de temps, un seul décor, trois acteurs principaux (un homme, sa voiture et le peterbilt 351) et quelques figurants. Le résultat : 1h30 d’angoisse sans aucun artifice, si ce n’est une situation ahurissante qui échappe au contrôle du commun des mortels, mais une fois de plus, un homme se retrouvera seul contre ses démons. Le voyageur, un homme qui semble préférer éviter les conflits, va devoir se sortir les doigts de son orifice tout serré pour se défaire du cow-boy et de sa monture, véritable prédateur, maître de son territoire. Le texte colle parfaitement à une imagerie oppressante comme les pneus sur l’asphalte , tant la chaleur d’été des contrées américaines est palpable et il ne s’agit pas ici de vulgaires clichés du quotidien mais plus d’une rhétorique qui sublime le fantastique, bien que le film soit quasiment inclassable. Le filmage comme la bande son, sensitifs par des coupes franches, les champs/contrechamps obsessionnels, les pensées du voyageur connus du spectateur, du coup pris à parti dans la course poursuite, procurent la même sensation que la lecture d’un Matheson.

La femme frustration

L’écrivain ou l’homme, pour le lecteur avisé ou néophyte, était un obsessionnel à la recherche de l’idéal ou cherchant peut-être à fuir les fantômes de ses frères d’armes. Les personnages qu’il a créé avaient pour ennemis leurs propres amis, collègues ou femmes. Justement, le protagoniste féminin est partout dans l’oeuvre de Matheson. Plus ou moins discrète, la femme est à l’origine de la frustration de son homologue masculin et fait évoluer l’histoire irréversiblement.

En 2009, Richard Kelly réadaptait pour le cinéma avec The Box, le scénario écrit pour La quatrième dimension : Appuyer sur le bouton. Un couple reçoit un jour la visite aussi inopinée que discrète d’un inconnu. Celui-ci se présente sommairement et leur propose de gagner un million de dollars simplement en… appuyant sur le bouton d’une boite. En proie à des difficultés financières, l’homme et le femme voient ici une occasion exceptionnelle qui pourrait ne jamais se représenter. Un détail va cependant semer le doute au sein du couple : L’inconnu leur précise qu’en actionnant le bouton, ce qui leur donnerait droit au butin, un individu, quelque part, un homme, une femme ou un enfant mourrait instantanément. Un dilemme de taille pour un couple qui vivait bien au dessus de ses moyens… La femme pris seule la décision d’actionner le bouton, à l’insu de son mari.

THE BOX de Richard Kelly (2009)
THE BOX de Richard Kelly (2009)

Matheson n’était pas misogyne mais avouait une certaine crainte des femmes et en ce sens, Les seins de glace nous faisait découvrir un registre moins connu mais tout autant maîtrisé de son travail, le thriller psychologique. La femme, aux yeux de l’homme, y incarne la fascination, mais aussi la désolation et le protagoniste va se plonger corps et âme dans l’emprise d’une femme envoûtante et espiègle, menteuse, charmeuse… Un registre intime, pour une adaptation atypique de Georges Lautner, réalisateur de comédies et polars bien franchouillards, qui sera bien aidé par la présence d’un Alain Delon toujours aussi mystérieux et talentueux (à cette époque, …).

La descendance…

A l’instar d’un Philip K. Dick, Richard Matheson était adulé et respecté mais reconnu davantage par la simplicité de son écriture comme Isaac Asimov, pointure de la S.F. space opéra. Une simplicité nécessaire à un genre particulier qu’il a rendu accessible à un large public par ses récits profondément ancrés dans la culture de son pays.

Matheson est à considérer, d’un point de vue cinématographique, comme un monument qui force le respect et dont peu d’individus peuvent se vanter d’en avoir compris les subtilités. Sans vouloir faire injure à tous ceux qui ont œuvré à lui rendre un hommage sincère, il n’y a, à ce jour, que très peu de descendants directs. Si Stephen King, romancier américain le plus populaire et dont le mentor officiel n’est autre que Matheson lui-même, à trouvé en la personne de Frank Darabont son réalisateur fétiche (également réalisateur et showrunner sur les deux premières saisons de The Walking Dead…), une place de choix est à prendre et il y a suffisamment de matière à travailler pour créer, innover, partager un savoir-faire indéniable.
Richard Matheson laisse un patrimoine à conserver et à sustenter. Autrement dit, son travail a l’avenir devant lui et cela nous laisse, geeks de la culture bis, l’espoir de voir porter sur nos petits et grands écrans quelques idées folles et autant de moments angoissants, de quoi alimenter nos terreurs nocturnes.

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