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[Critique] GAZ DE FRANCE de Benoît Forgeard

GAZ DE FRANCE de Benoît Forgeard est un film de genre français pour le moins étrange, dans lequel notre rédacteur Lesinge a trouvé matière à réflexion. Décryptage !

GAZ DE FRANCE de Benoît Forgeard

Issu de l’art contemporain et  rompu à l’exercice du court-métrage, Benoit Forgeard signe avec Gaz de France (2015) son deuxième long-métrage après Réussir sa vie (2012). Avec son titre en forme d’entreprise nationale, le film met au prise un conseiller de l’Elysée (l’excellent Olivier Rabourdin) avec l’impopularité du Président (Philippe Katerine) et une poignée « d’experts » chargés de redorer le blason du chef de l’Etat.

L’architecture au service de la dramaturgie

La narration de Gaz de France relève indubitablement d’une dimension spatiale. La dramaturgie est orchestrée sur le parcours physique des personnages. Ainsi, le comité d’experts est bringuebalé d’espaces en espaces jusqu’à être renvoyés dans les entrailles du palais.  Leur trajectoire descendante épouse l’absurdité grandissante et glauque de leur brainstorming. Si bien que l’architecture du film se calque sur l’architecture à proprement parler et permet d’identifier clairement trois niveaux.

La surface est l’espace du paraître/de l’image/de la superficialité. L’espace dans lequel un président, peut être élu grâce à  une chanson, dans lequel l’accession au pouvoir semble être le fruit d’un concours de circonstances, dans lequel le Président annone les discours qu’on lui dicte et est incapable de réactions sans prompteur. C’est aussi l’espace dans lequel les conseillers rodent leurs concepts technocratiques – le panel de françaises, la convocation de « profils atypiques » – et dans lequel les opposants sont masqués. Le comité d’experts s’en fera chasser par une anecdotique erreur de planning des salles de réunion et, de facto, renvoyer à l’obscurité, au sens propre et figuré.

Le niveau intermédiaire est l’espace du dérèglement. Une mécanique de l’absurde s’enclenche. A l’image de la séance de travail qui voit le groupe se diviser en petits modules sur roulettes engendrant des déplacements totalement burlesques. C’est dans cet espace que se fait jour le projet profondément malsain censé remettre le Président « en selle ». Comble du non-sens, c’est à ce niveau, que le chef de l’Etat surgit inopinément pour proposer d’annoncer sa propre mort.

Le niveau inférieur est l’espace du fantasme. Dramaturgiquement d’abord, puisqu’il devient le lieu du huis-clos, de la réclusion et d’un certain suspens. La théâtralité du lieu se révèle d’ailleurs par le final qui voit le Président Bird débarquer subitement par une trappe dans le mur, à la fois coup de théâtre scénaristique et artifice scénographique. Mais c’est aussi l’espace mental, dans lequel le groupe (et le spectateur), ayant rompu avec la surface, ne peut qu’imaginer ce qui se passe, imaginer ce qu’il y a de « pire ». L’arrivée providentielle du Président Bird agitant la fantasmagorie d’un sauvetage héroïque, même s’il s’avère finalement assez déceptif.

GAZ DE FRANCE de Benoît Forgeard

Objet politique/objet poétique

Considérer Gaz de France comme un objet politique serait réducteur. Certes, Philippe Katerine « désincarne » le charisme du leader politique et résonne avec la désillusion des citoyens et le rejet croissant des élites. Certes, le film traque l’absurdité des langages technocratiques et les tractations de couloirs. Certes le silence des opposants peut suggérer la parole confisquée au peuple et l’étiolement de la démocratie. Mais bien plus encore, Benoît Forgeard semble lutter contre le tarissement de l’imagination.

Ainsi, le film est ponctué de digressions qui opposent la poésie à la préfabrication de modèles. A l’instar de son titre énigmatique, Gaz de France s’attache particulièrement à projeter des imaginaires. Ainsi, le conseiller s’appelle BATTEMENT et passe le plus clair du film dans une (bat-)cave. De là, à dessiner la figure du type solitaire qui se rêve super-héros (de la politique) mais n’en a même pas l’orthographe, il n’y a qu’un pas. De là, à imaginer que sous le costume pulse un cœur capable de passions, il n’y a qu’un pas… Référence à Judex de Georges Franju, les insurgés à masque d’oiseaux qui font irruption dans le bureau relèvent d’une présence quasi-surnaturelle. Et leurs revendications se traduisent uniquement par la poésie étrange et contemplative de pépiements.

Autre nom d’oiseau, le Président Bird traîne, lui aussi, une poésie loufoque ambulante qui règle les situations gênantes (et conduit les réformes structurelles) par le truchement de la musique. Il est l’initiateur du dérèglement à venir, en outrepassant les consignes lors de la séquence d’ouverture. Il baigne dans une sorte de flottement permanent qui se moque de l’impopularité, se nourrit de l’absurdité (« Et si, on disait que je suis mort ») et transpire d’une bienveillance maladroite. Jugé incompétent par tous, Bird échappe à l’obligation de performance et, en ce sens, déjoue les assignations sociales et un certain modèle sociétal fondé sur la productivité et la culture du résultat.  Ainsi, sa décision finale parait à première vue complètement irrationnelle et être le fruit d’une idée inconvenante et débridée mais, à bien y réfléchir, elle s’impose comme une radicalité salutaire.

GAZ DE FRANCE de Benoît ForgeardAu travers de l’inconsistance de ses experts, qui n’expriment que des concepts mous, malsains, absurdes ou hérités de schémas médiatiques pré-digéres et avides de sensationnel, Benoit Forgeard semble dénoncer notre apathie collective et notre complaisance à suivre les sentiers tous tracés. Tourné en fond vert, il convoque, par le processus même de création du film, la nécessité à imaginer de nouvelles perspectives, à produire des idées et à essayer/à faire/à désobéir. C’est ce que Gaz de France expérimente, avec ses défauts. Désincarné, le film n’emporte pas totalement et le rythme général laisse parfois un sentiment de désarticulation. Pour autant, Gaz de France propose un projet cinématographique à part entière, en empruntant des chemins de traverse tant sur le fond que sur la forme. « Au moins, on aura tenté quelque chose » conclue Philippe Katerine à l’issue de son allocution. Un précepte qui semble valoir tant pour le film, que pour nos actions futures.

GAZ DE FRANCE de Benoît Forgeard

France – 2015bon

Genre Comédie – Interprétation Olivier Rabourdin, Philippe Katerine, Alka Balbir, Antoine Gouy… – Musique Bertrand Burgalat – Durée 86 minutes – Disponible en DVD chez Shellac.

L’histoire : Dans la France des années 2020, Michel Battement, l’éminence grise du chef de l’état, doit d’urgence remonter la cote de popularité du président Bird afin d’empêcher la chute imminente du régime. Au fin fond des sous-sols surchargés de l’Élysée, il organise une consultation secrète, en compagnie des meilleurs cerveaux du pays.

 

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