[Critique] THE DEAD DON’T DIE de Jim Jarmusch

Fer de lance d’un cinéma indépendant à la fois exigeant et cool, Jim Jarmusch est un auteur qui a toujours affiché ses penchants pour la culture populaire et les films de genre avec des œuvres comme Dead Man (1995), Ghost Dog : La voie du Samouraï (1999) ou encore Only Lovers Left alive (2013), des films répondant à des codes précis que le cinéaste a pris soin de revisiter (sans les trahir) à l’aune de sa propre sensibilité, aboutissant à des œuvres complexes, à part. Après le western hanté, le film noir de samouraï et le récit de vampires, il ne paraît pas anormal de le voir s’emparer du zombie avec The Dead Don’t Die. Mais que raconter de pertinent aujourd’hui sur un sujet aussi rebattu ? Pas simple. Jarmusch choisit le classicisme et l’angle de l’humour décalé. Et évidemment, on pense aussitôt à Shaun of the Dead d’Edgar Wright (2004), maître étalon de la comédie d’horreur (au côté du Bal des Vampires de Roman Polanski). De la même manière que Wright, le film expose des personnages complètement détachés, enracinés dans leur quotidien et inadaptés à faire face aux zombies. Avec une bonne pincée d’humour à froid, le réalisateur de Paterson y décrit donc le réveil des morts dans une bourgade des Etats-Unis au nom évocateur de « Centerville ». Une poignée de protagonistes vont être confrontés à l’invasion des morts-vivants. On y retrouve un casting quatre étoiles d’habitués du cinéma de Jarmusch : Bill Murray et Adam Driver en policiers largués, Tilda Swinton en responsable des pompes funèbres manieuse de sabre ou encore Iggy Pop en zombie accro au café et Tom Waits en marginal vivant dans la forêt. La présence des comédiens, le décalage permanent qu’entretiennent leurs personnages avec le contexte apocalyptique, fonctionnent et le cinéaste en tire des moments savoureux. C’est le point fort de The Dead Don’t Die.

40 ans de retard ?

Ce qui est plus surprenant, c’est le traitement frontal et la fidélité au genre « Zombie Flick », que Jarmusch tend à respecter (dans tous les sens du terme), voire à suivre scrupuleusement. Il est indéniable que le cinéaste connaît les tenants et aboutissants du genre. Il en joue avec amusement, dans un geste que l’on pourra interpréter un peu vite comme une certaine forme de moquerie, voire de condescendance. A titre personnel, on préférera y voir surtout une lecture respectueuse et une observation du genre, de ses métaphores et de ses ramifications. Car Jarmusch use du ton humoristique pour aborder l’horreur, mais également pour envoyer quelques messages bien sentis. Il ne se prive pas d’inclure une charge écologique en associant le retour des morts aux dysfonctionnements environnementaux (la Terre est sortie de son axe par la faute de l’homme, entraînant un dérèglement général de la planète). Il fustige par ailleurs le consumérisme acharné des vivants et l’uniformisation des comportements de masse, avec des scènes plutôt amusantes illustrant les bonnes vieilles habitudes ramenées de leur tombe par les cadavres (la morte-vivante rappelant inlassablement son obsession pour le « Chardonnay… », les zombies rivés sur leurs écrans de téléphone). Déjà vu ? Un peu oui. Des thèmes largement évoqués par le patriarche du genre, George A. Romero, dès Zombie en 1978. De là à dire qu’il n’y a rien de bien neuf dans The Dead Don’t Die, il n’y a qu’un pas… Le film semble de toute évidence avoir 40 ans de retard dans son discours, ou se positionner en rabâcheur de faits de société, il est vrai, toujours d’actualité.
Après une exposition très inspirée, excellemment écrite, passant d’un personnage et d’un lieu à l’autre, dans un jeu de ping-pong jubilatoire, The Dead Don’t Die s’enlise quelque peu dès lors que les zombies sortent de terre (un comble !). Recyclant des scènes déjà vues, restituées sans réelle distance, le film déçoit davantage (ou en tout cas, pose sérieusement question) dans ses partis-pris méta et ses clins d’œil gratuits (la culture geek est au cœur du film, sans que l’on sache réellement comment Jarmusch se positionne vis à vis d’elle) et vides de sens. Même si les riffs de guitare et la bande-son rock chère au cinéaste accompagnent l’ensemble de belle manière, si quelques envolées gores font plaisir à voir, force est de reconnaître que The Dead Don’t Die est un peu trop classique, à un ou deux détails surprenants près, voire un peu vain, et n’apporte rien de bien neuf au genre. Ni à la carrière de Jarmusch.


THE DEAD DON’T DIE
Jim Jarmusch (USA – 2019)

Genre Comédie horrifique – Interprétation Bill Murray, Adam Driver, Chloë Sevigny, Tilda Swinton, Danny Glover, Selena Gomez… – Durée 103 minutes. Distribué par Universal Pictures (15 mai 2019).

L’histoire : Dans la petite ville de Centerville, quelque chose cloche. La lune est omniprésente dans le ciel, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et les animaux commencent à avoir des comportements inhabituels. Les nouvelles sont effrayantes et les scientifiques sont inquiets. Mais personne ne pouvait prévoir l’événement le plus étrange et dangereux qui allait s’abattre sur Centerville : les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent sauvagement aux vivants pour s’en nourrir…


Article de Nicolas Mouchel

Scribouillard créateur d'Obsession B.
Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts... Pas insensible à la folie et l'inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste... Que du classique en résumé. Les bases. Normal.

Contact : niko.mouchel@gmail.com

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