[Critique] ONCE UPON A TIME… IN HOLLYWOOD de Quentin Tarantino

Avec son neuvième film Once Upon a Time… in Hollywood, Quentin Tarantino livre ce qui pourrait bien s’apparenter à l’aboutissement d’une carrière riche et bien plus diversifiée qu’elle n’en a l’air. Ouvertement ancré dans le monde du cinéma et le Los Angeles du début des 70’s, le film ausculte une époque révolue, chamboulée par des bouleversements sociétaux : la guerre du Viet-Nam, le mouvement hippie et l’idéologie du « Flower Power », dont l’influence a rejailli jusque sur le cinéma hollywoodien. Une période charnière marquée par le chant du cygne d’un âge d’or du cinéma et l’émergence des séries télévisées. Un contexte évident pour un cinéaste qui a toujours clamé son amour pour le cinéma et ses composantes, au style immédiatement identifiable et aux thématiques aussi passionnantes qu’elles entrent constamment en résonance avec cette passion chevillée au corps pour le Septième Art. Beaucoup de choses ont été dites sur le cinéma de Tarantino, ses dialogues percutants et référentiels à la pop culture, filmés comme des scènes d’action, la violence crue présente dans tous ses films, sa capacité à diriger avec brio ses acteurs et à relancer des comédiens en retour de hype… De sa trilogie du gangster (Reservoir Dogs, Pulp Fiction, Jackie Brown) à sa relecture de The Thing dans le huis-clos enneigé The Hateful Eight, en passant par les Pulp Kill Bill, Boulevard de la Mort, le révisionnisme historique de Inglorious Basterds et Django Unchained… Qui peut aujourd’hui douter de la pertinence et du talent démontrés par le bonhomme, tout au long d’une œuvre aussi multiple et foisonnante que lucide et désenchantée. A ce titre, Once Upon a Time… in Hollywood peut apparaître comme une sorte de synthèse du propos de metteur en scène : donner naissance à des personnages aussi humains que puissants et incarnés, parler du cinéma qu’il aime, le placer au-dessus de tout et même des pires tragédies, quitte à réécrire l’Histoire… Pour autant, avec ce neuvième film, Tarantino opte pour un style moins tapageur. Il y a de la nostalgie de la part du cinéaste, une pincée de mélancolie et de l’amertume…

Il était une fois… une industrie en mutation

Dans Once Upon a Time… in Hollywood, Tarantino, adorateur fétichiste de ce cinéma que l’on qualifiera « du passé », rend un hommage appuyé à cet univers en pleine mutation, en mettant en lumière une industrie hollywoodienne de l’intérieur, offrant des friandises aux spectateurs (le Bruce Lee imbuvable) et des seconds rôles croustillants dont un Kurt Russel en chef des cascades (clin d’œil à Boulevard de la Mort), Al Pacino en producteur avisé ou Timothy Olyphant en star du petit écran… Mais cet hommage prend réellement corps avec les trois personnages principaux, trois protagonistes emblématiques au fort potentiel symbolique, dont l’importance reste mineure dans le contexte de l’industrie hollywoodienne de la fiction, mais que Tarantino rend pourtant essentiels. Rick Dalton (Di Caprio), comédien en plein déclin, constate avec amertume et désarroi son statut de star has-been, alcoolique sur les bords et contraint d’interpréter des rôles de bad-guys pour la télévision. Cascadeur sur le retour, Cliff Booth (Pitt) est quant à lui considéré comme un pestiféré par les producteurs en raison d’un passé tumultueux, il se retrouve homme à tout faire de Dalton, ami proche et alter ego pragmatique. La starlette Sharon Tate (Robbie) personnifie quant à elle l’espoir, comédienne non accomplie, abonnée aux seconds rôles, elle goûte avec gourmandise et naïveté à la satisfaction et la joie émue de découvrir le public réagir à sa prestation dans une salle de cinéma (on repense à l’arrivée émerveillée à Los Angeles de Betty/Naomi Watts dans Mulholland Drive de David Lynch). Si Dalton et Booth ont été créés de toutes pièces, on connaît le destin tragique qui s’est abattu sur Sharon Tate, épouse de Roman Polanski, sauvagement assassinée par la bande de déglingués de Charles Manson. Le fait-divers plane tel un couperet durant tout le film, sans pour autant obséder Tarantino qui s’appuie dessus pour mieux le contourner, usant de l’inconscient collectif pour mieux faire jaillir l’émotion là où on attendait l’horreur. Le regard que Tarantino porte sur ses personnages est celui d’un cinéaste/cinéphile empli de tendresse, faisant naître une sensibilité qui cueille le spectateur, un aspect de son cinéma que l’on n’avait plus connu depuis son magnifique Jackie Brown.

Une bulle « cinéphilotemporelle »

Le film regorge de moments de grâce, de vignettes enthousiasmantes et typiquement « tarantiniennes » qui parviennent à capter là un moment d’amusement, là une émotion souvent pure et belle : la scène de Bruce Lee, Sharon Tate au cinéma, les échanges de Dalton et de la jeune Trudy, les moments de détresse de Dalton, ce visionnage commenté d’un épisode de série…
On ressort de Once Upon a Time… bouleversé et emporté par le récit d’une errance de 2h40, au rythme languissant parsemé de symboles appuyés, bardé de moments de comédie et de scènes de tensions (l’arrivée au ranch investi par la Mansion Family, au croisement de Psychose et du western). On ne peut que s’incliner face à la virtuosité technique du réalisateur de Pulp Fiction, et on goûte avec gourmandise la trajectoire croisée de ces trois personnages, que Tarantino présente comme des idéaux de cinéma à ses yeux, qui se retrouvent intimement liés par l’événement funeste qui conclut le film, orchestré par Charles Manson et ses sbires. Pour Tarantino, le réel n’a finalement que peu d’intérêt face à la force d’évocation du cinéma et de l’imaginaire. A quoi bon réciter un fait divers célèbre si on peut faire mieux en donnant SA version. Et évidemment, le réalisateur de Reservoir Dogs s’octroie le droit de verser dans la démesure. Dans la dernière bobine, Tarantino lâche les chevaux (à l’image du final de Django Unchained) et conclut ce neuvième film dans un bain de sang outrancier et jouissif dont il a le secret, un acharnement décomplexé qui peut dépareiller avec le ton doux-amer qui a précédé, mais que l’on pourra justifier par l’extériorisation de la rage du cinéaste contre une bande d’individus ayant, à ses yeux, littéralement « assassiné le cinéma ». Un acte de révisionnisme historique dont Tarantino commence à nous habituer depuis quelques films (Inglorious Basterds et Django Unchained), dans l’optique de sauver ce qui peut l’être… Et notamment ce cinéma qui a pris cher, victime collatérale d’une période de dysfonctionnement général. Mais qui ressort grandi et plein d’espoirs, au sein d’un épilogue absolument grandiose, magnifique, bouleversant, où Rick Dalton cesse de pleurnicher et prend enfin ses responsabilités. Où Cliff Booth s’y révèle déterminant, dans un nuage de de cigarette au LSD. Et enfin où Sharon Tate est judicieusement reléguée au second plan, pour mieux rejaillir et ouvrir grandes les portes d’un nouveau monde à Rick Dalton. Le geste touchant d’un cinéaste qui se livre comme jamais. Avec Once Upon a Time… in Hollywood, Tarantino créé une bulle « cinéphilotemporelle » qui, grâce à son amour du cinéma et son talent, n’éclatera heureusement jamais. Tarantino a toujours tourné le dos aux modes (mieux, il les créé), s’acharnant à constituer une œuvre aussi riche, jouissive qu’émotionnellement chargée avec ce neuvième opus. Prions qu’il ne s’agisse pas de l’avant-dernier…


ONCE UPON A TIME… IN HOLLYWOOD
Quentin Tarantino (USA – 2019)

Genre Comédie dramatique – Interprétation Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie, Emile Hirsch, Timothy Olyphant… – Musique Mary Ramos et Jim Schultz – Durée 161 minutes. Distribué par Sony Pictures (14 août 2019).

L’histoire : En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus.



Catégories :Chef d'Oeuvre, En Salles, Films

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