[Be Kind Rewind] VIGILANTE de William Lustig (1983)

Trois ans après Maniac, chef d’oeuvre du cinéma d’horreur urbain, William Lustig replonge dans les bas-fonds de New-York pour les besoins de Vigilante, un film d’autodéfense qui, à l’image du premier long-métrage du réalisateur (hors films X), se révèle totalement en phase avec son époque, restituant à merveille l’état de violence chaotique qui régnait dans les rues new-yorkaises dans les années 70-80. Récit du sentiment de vengeance larvée qui peu à peu prend possession d’un ouvrier dont la femme a été agressée et le fils abattu gratuitement par des voyous, Vigilante s’inscrit dans la veine réactionnaire de Death Wish et de sa suite signés Michael Winner (1974 et 1982), Dirty Harry de Don Siegel (1971) et autres films ayant porté haut les couleurs du Vigilante Movie. Vigilante dénonce une société plongée dans un bain de violence, une époque où les armes à feu et les agressions pullulent dans les rues, et se base sur un constat d’échec : une justice inefficace et corrompue, un système judiciaire dans sa globalité remis en cause. Si l’autodéfense présentée dans Vigilante prend ses racines dans un mal-être sociétal profond, elle est exprimée par le biais du conflit intérieur qui agite le héros. A l’image de Paul Kersey dans Death Wish qui rejette physiquement l’acte de tuer (dans un premier temps), Eddie Marino met du temps à considérer la justice expéditive comme une réelle solution. Bien que la violence soit tout autour de lui, ce n’est que lorsqu’il est frappé de plein fouet par un drame familial et qu’il prend conscience de l’inefficacité de la justice qu’il bascule, rejoignant cette milice de justiciers auto-déclarés qu’il côtoie au quotidien. Un groupe de citoyens se substituant aux forces de police inspiré de véritables milices ayant œuvré dans les années 80 à New-York. Avec l’éternelle question qui n’est pas éludée ici : qu’est-ce qui différencie un homme faisant justice lui-même de la racaille qu’il combat ?

Justice sauvage

Fort d’un sujet délicat, engagé et nécessaire pour l’époque, en cela qu’il retranscris une ambiance aussi tendue et déliquescente de violence inhérente au paysage urbain new-yorkais, Vigilante s’avère pourtant moins un film au discours engagé qu’une série B d’action XXL. Contrairement à ce que le monologue d’ouverture du film, voyant Fred Williamson invectiver directement le spectateur en s’adressant à lui face caméra, pourrait laisser croire, c’est pourtant un parti-pris de divertissement qu’ont choisi Lustig et son scénariste Richard Vetere : aborder un sujet de société puissant et moralement chargé pour l’aborder sous l’angle de l’actioner pur et dur, tout en en respectant la gravité du propos. Vigilante prend ainsi ses distances avec toute notion de réalisme accru, à l’image de cette séquence de procès folklorique à tous les niveaux, où l’assassin de l’enfant et agresseur de la femme d’Eddie Marino ne récolte que de la prison avec sursis, quand le père de famille file droit derrière les barreaux pour outrage à magistrat, qui plus est dans un pénitencier hard-boiled. Niveau réalisme, on repassera, mais qu’importe, puisqu’il ne s’agit pas de l’ambition du réalisateur. Lustig prend de sérieuses libertés avec la réalité procédurale, appuyant ainsi son approche délibérément décalée du sujet. Et tant mieux pour le cinéma ! Car dans ce deuxième film, Lustig déploie un style plus ample, moins asphyxiant que sa plongée dans l’esprit malade de Franck Zito, passant du 16 mm granuleux de Maniac au majestueux 35 mm cinémascope, d’un tournage commando à une réalisation plus posée (mais pas dépourvue d’une sensation d’urgence). Le futur réalisateur de la série Maniac Cop y déploie un incontestable talent pour la mise en scène, s’inspirant autant des néo-polars italiens des années 70 que des westerns spaghettis. La scène du meurtre du petit garçon est très représentative de ce style à la fois grave et détaché du film, un exemple de maîtrise du suspense, du découpage et de l’art de la suggestion. Bien aidé de son chef opérateur Jimmy Lemmo, qui livre des images sublimes, Bill Lustig achève de nous terrasser avec une scène de poursuite en voitures haletante et cinématographiquement de très haut niveau. Pur plaisir de cinéma d’action, mettant en scène un Robert Foster sublime de fragilité et un Fred Williamson qui n’a jamais été aussi juste, Vigilante est un grand et puissant film d’action, d’une maîtrise totale de bout en bout, qui prend ses racines dans une époque et une société gangrenées, venant nous confirmer ce dont on se doutait déjà : William Lustig est un réalisateur précieux qui n’a malheureusement pas eu la carrière qu’il aurait mérité.

Note : 4.5 sur 5.
VIGILANTE
William Lustig (USA – 1982)
Genre Thriller/Action – Avec Robert Forster, Fred Williamson, Richard Bright, Rutanya Alda, Don Blakely, Joseph Carberry, Willie Colón, Joe Spinell, Carol Lynley, Woody Strode… – Musique Jay Chattaway – Durée 89 minutes. Distribué par Le Chat qui Fume (3 octobre 2019).

Synopsis : Pour s’être interposée dans une station-service contre des voyous qui maltraitaient un vieil homme, Vickie Marino se fait sauvagement agresser à son domicile par la bande de délinquants. Durant l’assaut, son petit garçon est tué et elle-même grièvement blessée. Écœuré par l’incompétence des instances judiciaires, l’impuissance de la police et la corruption qui gangrène la ville de New York, son mari, Eddie Marino, finit par rejoindre un groupe de justiciers pratiquant l’autodéfense.

L’édition Blu-ray du CHAT QUI FUME

Technique

Note : 4.5 sur 5.

Cette édition HD du Chat qui fume s’impose comme un écrin incontournable pour (re)découvrir le film de William Lustig. L’image est resplendissante, dotée d’un léger grain, d’une propreté totale et d’un piqué extrêmement poussé. Les contrastes ne sont pas en reste, avec une luminosité remarquable et des scènes nocturnes qui ne pâtissent d’aucun problème technique. Une vraie belle image de cinéma.
Côté son, le travail est là aussi très bien fait. Une première piste originale est proposée en DTS HD Master Audio 2.0, fidèle à la version d’origine, elle se révèle extrêmement qualitative, avec des dialogues clairs et un environnement sonore percutant. L’éditeur a ajouté deux autres pistes en VO, bien plus boostées pour correspondre aux normes actuelles avec du DTS HD Master Audio en 5.1 mais aussi 7.1. Deux pistes qui ne trahissent aucunement la teneur du film, bien que plus puissantes et dynamiques, elles permettent tout simplement une immersion un peu plus poussée, avec une belle part accordée à la musique de Jay Chattaway. Sublime !

Interactivité

Note : 4.5 sur 5.

Le principal supplément de cette édition s’intitule Tolérance Zéro (50′) et donne la parole au scénariste Fathi Beddiar, déjà intervenu sur l’édition de Maniac chez le même éditeur. Il revient sur le terme ambigu de « Vigilantisme » « de la sociopathie déguisée en altruisme » et ses nombreuses nuances et retrace les différentes œuvres s’inscrivant dans ce courant, de Bronson à Eastwood en passant par Dupont Lajoie d’Yves Boisset (1975) ou L’Homme aux colts d’or d’Edward Dmytryk (1959). Beddiar met en évidence le contexte très particulier dans lequel est sorti le film, « un asile de fous à ciel ouvert » où régnait la corruption au sein des institutions et les liens tendancieux entre voyous et justice. Il relève également les facilités du scénario et aspects irréalistes du film, ainsi que l’importance de Randy Jurgensen (French Connection), ancien flic du NYPD et conseiller technique qui a permis le tournage de séquences dans des quartiers chauds, a endossé le rôle du détective Russo et mené l’impressionnante poursuite en voitures finale. Il revient enfin sur la carrière de William Lustig, décortiquant notamment le rendez-vous manqué de True Romance, et dresse un parallèle judicieux avec la filmographie d’Abel Ferrara.
L’édition propose également un morceau de choix avec le commentaire audio du réalisateur William Lustig et des comédiens Robert Forster, Fred Williamson et Frank Pesce, une conversation entre vieux potes remplie de bonne humeur, de cool attitude et d’anecdotes croustillantes. Un must !
Une grosse poignée de films annonces de différents pays (USA, France, Italie, Allemagne) de Vigilante et des prochaines sorties de l’éditeur répondent également à l’appel.

Article de Nicolas Mouchel

Scribouillard créateur d'Obsession B.
Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts... Pas insensible à la folie et l'inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste... Que du classique en résumé. Les bases. Normal.

Contact : niko.mouchel@gmail.com

Comments

  1. Le speech d’intro de Williamson, le thème de Chattaway, la mise en scène « coup de poing » de Lustig : pas de doute, « Vigilante », c’est du grand B qui tabasse ! Retrouver Fathi Beddiar dans les bonus de l’excellente galette du Chat (encore une), est assurément un gage de qualité. Le bonhomme est déjà l’auteur d’un livre référence sur le sujet, également intitulé « Tolérance Zéro » (une vraie mine d’info). En tout cas, bravo pour ton excellente chronique (et toutes les précédentes).

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ton commentaire !
      J’avoue avoir découvert le film avec cette édition, et c’est peu dire que j’ai été bluffé par l’énergie et la science de la mise en scène déployées par Lustig. Sacré film que ce Vigilante ! A ranger aux côtés des polars 70’s de Friedkin !
      Quant à Fathi Beddiar, je n’ai pas eu la chance de consulter son livre sur les Vigilante movie, mais ses interviews carrière il y a quelques années dans Mad Movies étaient déjà d’énormes morceaux de premier choix en matière de ciné de genre !

      Aimé par 2 personnes

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