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[Be Kind Rewind] LAURIN de Robert Sigl (1989)

Parmi toutes les pépites cachées exhumées par l'éditeur Le Chat qui fume, l'envoutant LAURIN de l'Allemand Robert Sigl figure sans conteste parmi les plus belles découvertes. Un conte fantastique cruel et grandiose...

C’est le propre d’un éditeur comme Le Chat qui Fume de nous faire découvrir des œuvres passées sous les radars, de petites pépites de genre (injustement) inconnues du bataillon… Avec Laurin de Robert Sigl, nous voilà servis ! Mystérieux, ouaté et envoûtant… Tels pourraient être les premiers qualificatifs qui viennent à l’esprit lorsque l’on découvre ce film de genre unique coproduit par l’Allemagne et la Hongrie et sorti sur les écrans en 1989 puis dans un anonymat assez injustifié. L’action prend place dans un petit village portuaire allemand au début du XXe siècle, où des enfants sont assassinés par un mystérieux tueur en série. Âgée d’une douzaine d’années, la jeune Laurin est confiée à sa grand-mère suite au meurtre de sa mère et dans l’attente du retour de son père, parti en mer. Dans ce cadre champêtre, Robert Sigl instille une atmosphère très particulière, aux confluents du gothique et de l’onirisme, un film très personnel mais qui se révèle également constituer une audacieuse greffe entre les œuvres de la Hammer, Mario Bava et Dario Argento (même si le réalisateur s’en défend et avance plutôt l’influence du Bal des Vampires de Roman Polanski), voire (toutes proportions gardées) le Nicolas Roeg de Ne Vous retournez pas. Un drôle de mélange qui sait néanmoins tracer son propre sillon, le film s’affranchit des standards en cela qu’il ne suit pas les mécaniques classiques des films de fantôme où on pourrait l’attendre, pour développer sa propre personnalité, une identité forte, au sein d’un genre aux codes rabâchés. Pour ce premier long-métrage miraculeux qui constituera le sommet de sa maigre filmographie, Robert Sigl (qui à l’époque sort de l’école de cinéma) a soigné sa mise en scène à l’extrême, assurant un caractère onirique à l’ensemble par des choix de cadrage, de décors, de lumières faisant de Laurin une succession de superbes tableaux renvoyant autant aux œuvres de John Constable, de Caspar Friedrich ou de Brueghel. Un véritable conte fantastique, cruel quand il faut l’être, évoquant les histoires de Perrault ou des frères Grimm.

Les peurs de l’enfance

Dans Laurin, le metteur en scène privilégie l’ambiance et le mystère, s’affranchissant des effets spéciaux pour jouer du jeu sur l’image et le son. Superbement éclairé, photographié et cadré, le film évoque mille fois plus qu’un effet visuel direct. A ce titre, le son recouvre un rôle primordial, le réalisateur jouant sur les brutales variations d’intensité, apportant surprise autant qu’effroi. Le film regorge d’idées et d’images marquantes : le corps de la mère défunte dans la chambre parentale, le cerf-volant noir qui survole le village, le chien noir qui rode comme autant de menaces… Au-delà du récit traitant du tueur d’enfant, le film de Robert Sigl nous plonge dans le quotidien de la jeune Laurin, nous immergeant dans son esprit et nous plaçant toujours à hauteur d’enfant et du regard de sa jeune protagoniste, interprétée de manière extrêmement convaincante par Dora Szinetár. Un choix qui permet au réalisateur d’évoquer au mieux les peurs de l’enfance, la crainte de grandir, de devenir une femme. A ce titre, l’étrange relation que Laurin développe avec son instituteur, comme un substitut paternel autant qu’un catalyseur de désir, apparaît comme très ambivalente. Film cérébral dans le bon sens du terme, Laurin aborde également des thématiques comme le deuil ou des notions d’identité, de dualité des personnages, ayant recours à de nombreux jeux de reflets et de miroirs.
Etrange et fascinant, doté d’un rythme languissant, Laurin a tout de l’œuvre maudite, du petit chef d’œuvre pour lequel son réalisateur a dû se battre contre nombre d’embuches pour le finaliser et qui a connu un destin (et un succès public) malheureusement pas à la hauteur des grandes qualités qu’il déploie. La réédition de ce film resté longtemps invisible constitue donc un nouveau départ mille fois mérité et se doit d’être redécouvert et réévalué.

Note : 4.5 sur 5.
LAURIN
Robert Sigl (Allemagne/Hongrie – 1989)
Genre Fantastique – Avec Dóra Szinetár, Brigitte Karner, Károly Eperjes, Hédi Temessy, Barnabás Tóth… – Musique Hans Jansen et Jacques Zwart – Durée 83 minutes. Distribué par Le Chat qui Fume (21 avril 2020).

Synopsis : Mars 1901, dans un village portuaire allemand, Laurin, âgée d’une douzaine d’années, entend l’appel au secours, à la nuit tombée, d’un petit garçon qu’elle voit, depuis sa fenêtre, se faire enlever par un adulte. Au cours de la même nuit, Flora, la mère de Laurin, aperçoit sur un pont le corps inerte du garçonnet et le visage de son assassin ; on la retrouve morte au matin, son corps gisant au bas du pont. Le père de Laurin, marin, étant souvent absent, la fillette, en proie à d’étranges visions, est désormais confiée à sa grand-mère. Elle se lie bientôt d’amitié avec un camarade de classe, Stefan, qui disparaît à son tour. Un tueur d’enfants rôde dans les alentours, et la curiosité de Laurin la met en grand danger…

L’édition Blu-ray du CHAT QUI FUME

Technique

Note : 3.5 sur 5.

La copie livrée ici a bénéficié d’un travail de restauration conséquent et propose une image digne de la grandeur du film et du sublime travail sur la photographie du chef opérateur Nyika Jancsó. On y redécouvre une image granuleuse comme seule la pellicule pouvait l’offrir, qui n’échappe pas à quelques scories, mais dont les couleurs et contrastes sont magnifiquement retranscris, et offrant une expérience visuelle renvoyant aux belles heures du cinéma argentique.
Côté son, une seule piste proposée, la version originale anglaise en DTS HD Master Audio 2.0. est d’excellente qualité, restituant dialogues et effets sonores avec un dynamisme certain.

Interactivité

Note : 5 sur 5.

Comme souvent, l’éditeur propose une section de bonus richement garnie, ce qui n’est pas un mal pour une œuvre restée si longtemps méconnue. Dans une superbe interview (40′), très touchante, c’est un Robert Sigl passionné qui évoque sa vocation de réalisateur, son scénario de fin d’études qui deviendra le film Laurin, son expérience à la télévision, les rêves de sa défunte tante qui l’ont inspiré pour le film, le tournage en Hongrie pour des raisons budgétaires, ou encore l’accueil glacial du film en Allemagne et son regard désabusé sur la production politiquement correcte et la société consensuelle allemande actuelle.
D’autres interviews sont également proposées avec l’actrice Dorá Szinetár (18′) et l’acteur Barnabás Tóth (10′), le directeur photo Nyika Jancsó (15′). On y trouve par ailleurs la présentation du film dans sa nouvelle copie par le réalisateur en personne à l’Etrange Festival de Paris 2019, ainsi que des scènes coupées (19′) et un court making-of (10′). Enfin, cerise sur le gâteau et véritable curiosité, la présence d’un court-métrage du cinéaste Der Weihnachtsbaum (19min).

(4 commentaires)

  1. 100% d’accord avec ton excellent texte ! Merci à notre matou préféré d’avoir déterré pour nous ce trésor caché ! Quel plaisir de découvrir ce film qu’on croirait sorti de nulle part, sorte de conte gothico-giallesque plastiquement sublime. Son atmosphère délétère sur fond d’infanticide m’a fait penser à des thrillers italiens comme « Qui l’a vue mourir ? » et « La Longue Nuit de l’exorcisme ». Mais ce très beau « Laurin » n’a rien d’un fan film ou d’un trip hermétique, c’est une œuvre personnelle, habitée et un classique instantané du fantastique européen. Merci pour ce coup de projo salutaire ! 😉

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