[Critique] JUKAÏ, LA FORÊT DES SUICIDES de Takashi Shimizu

Suicide Club

Le réalisateur japonais Takashi Shimizu continue de proposer, film après film, des histoires fantastique de fantômes, s’insinuant dans les peurs ancestrales et les légendes urbaines. Découvert avec la saga Ju-on (2003) qu’il a habilement transposée aux Etats-Unis dans son remake hollywoodien The Grudge (2004), Shimizu a également marqué les esprits pour ses étranges Marebito (2004) et Réincarnation (2005). En 2019, il livrait avec Inunaki, le village oublié un film fantastique atmosphérique qui mêlait l’approche horrifique à une réflexion sur le refoulement d’un passé que le Japon préfère oublier. Deux ans plus tard, il récidive avec Jukaï, la forêt des suicides, nouveau cauchemar à l’ambiance assez similaire dans lequel il s’inspire de la véritable forêt Aokigahara, lieu situé au pied du Mont Fuji, rendu tristement célèbre par son nombre élevé de suicides. Takashi Shimizu et son coscénariste Daisuke Hosaka, déjà à l’œuvre sur Inunaki, le village oublié, associent à cette première accroche une seconde croyance et véritable légende urbaine liée à une mystérieuse boîte maudite. Force est de constater que le réalisateur japonais ne se réinvente pas, bien au contraire, il prolonge le geste de son précédent film, s’appliquant à en reproduire des recettes et une structure assez proches. Facilité ? Peut-être, on peut y voir plutôt une volonté de décliner certains motifs, tout en y apportant des éclairages différents.

Perdu dans la forêt

Quoi qu’il en soit, Jukaï, la forêt des suicides convoque toujours ces fantômes du passé qui ont marqué au fer rouge l’histoire du Japon, des croyances ancestrales (volontairement) enfouies qui resurgissent, le tout associé à l’usage des nouvelles technologies pour ancrer son récit dans son époque, soit quelques unes des composantes du cinéma du bizarroïde atmosphérique de son créateur. Takashi Shimizu pousse ici le mimétisme jusqu’à débuter son film d’une manière similaire à l’ouverture d’Inunaki, le village oublié avec une séquence en caméra subjective, dans laquelle une influenceuse filme son périple en direct au cœur de la forêt, et interagit avec ses suiveurs. Une séquence-choc avant que le film ne bascule ensuite sur une mise en scène plus classique, mais pas moins cohérente, car Shimizu conserve ce talent dans la composition d’une atmosphère mortifère et angoissante, avec une économie de moyens et un rythme éthéré. Le récit s’avère moins éclaté que dans Inunaki, le village oublié, ce qui rend le film peut-être plus abordable car un peu plus linéaire dans sa narration, mais pas moins nébuleux par instants, le réalisateur prenant visiblement un malin plaisir à brouiller les cartes entre réalité et onirisme, alternant scènes fortes et moments suspendus pouvant laisser perplexe, et n’évitant pas quelques longueurs. Pour autant, avec l’aide de son directeur de la photographie Jun Fukumoto, déjà à l’œuvre sur Inunaki, le village oublié, Shimizu continue de nous abreuver de ses visions assez incomparables, comme ces images saisissantes évoquant une mutation entre la végétation et les êtres humains, provoquant un effroi sous-jacent. Moins labyrinthique que la plongée dans le village hurlant d’Inunaki, le village oublié, cette exploration dans les mystères de Jukaï, la forêt des suicides procure d’agréables sensations d’inconfort si l’on accepte de se laisser porter par son rythme indolent. Moins effrayant et moins probant que son prédécesseur, ce dernier film en date de Takashi Shimizu constitue néanmoins un bon film fantastique qui ne trahit pas l’univers et la sensibilité de son auteur, même si le sentiment de tourner en rond n’est pas très loin…

Note : 2.5 sur 5.

JUKAÏ, LA FORÊT DES SUICIDES. De Takashi Shimizu (Japon – 2021).
Genre : Horreur. Scénario : Takashi Shimizu et Daisuke Hosaka. Interprétation : Anna Yamada, Mayu Yamaguchi, Fuju Kamio, Yumi Adachi, Hideko Hara, Jun Kunimura… Musique : Takashi Ohmama. Durée : 117 minutes. Distribué en Blu-Ray et DVD depuis le 16 mars 2022 par The Jokers Entertainment (sa page Facebook et sa page Twitter).

L’histoire : Jukaï ou Aokigahara est connue au Japon pour être une véritable forêt où un nombre étrange de personnes sont venues mettre fin à leurs jours… Elle alimente et nourrit, malgré son côté tragique, des histoires et mythes en tout genre. Deux sœurs, Hibiki et Naki, bravent l’interdit et décident de rentrer dans la forêt de Jukai. Elles découvrent que de nombreuses personnes disparues dans la région ont été retrouvées à l’intérieur de ces bois et dans leurs alentours. Sont-ils censés être là, ou est-ce qu’un pouvoir spirituel maléfique les a attirés ?


L’édition Blu-ray de The Jokers

TECHNIQUE. Cette édition signée The Jokers propose un rendu haute définition d’excellente tenue. Et ce, dès la scène d’ouverture, volontairement filmée en vidéo, mais qui reste de très bonne qualité, au rendu précis, détaillé et aux couleurs vives et franches. Changement d’atmosphère et de rendu visuel pour le reste du film. Plus sombre, bénéficiant d’une photographie plus contrastée, l’image reste néanmoins extrêmement performante, avec une très belle définition, qui vient souligner des choix de composition graphique et de lumière fort subtils. Les nombreuses scènes nocturnes ne sont pas en reste, toujours lisibles et avec une gestion des noirs très performante.
Le son est également logé à bonne enseigne puisque, sans bénéficier d’une puissance extraordinaire (mais ce n’est pas ce qu’on lui demande nécessairement), cette édition propose deux pistes en DTS Master Audio 5.1 de très bonne qualité. On privilégiera cependant la version japonaise, qui offre une enveloppe sonore plus intéressante, avec nombre d’effets et de bruitages à la répartition remarquable. L’ambiance sonore est un élément primordial de l’envoutante atmosphère du film et dispose ici d’un rendu tout à fait significatif et intéressant.

Note : 4 sur 5.

INTERACTIVITE. « L’Horrible interview : entretien avec Takashi Shimizu » (18′) est l’unique bonus de cette édition. Le réalisateur y est invité à s’exprimer par le biais d’un dispositif de vidéoconférence en ligne avec le YouTubeur Azz l’Epouvantail. Shimizu y explique son attirance pour les temporalités éclatées, les mondes imaginaires et les peurs enfantines et évoque sa conception du cinéma horrifique découlant des choses du passé, des frayeurs liées aux souvenirs. Il parle également des grands thèmes de ses films : les relations familiales, les actes des ancêtres et leurs répercussions, et comment ses scénarios abordent le Japon passé et actuel. Le tournage du film, à proximité de la véritable forêt Aokigahara est également rapidement évoqué, ainsi que le scandale autour du YouTubeur Logan Paul qui avait filmé dans la forêt le corps d’un suicidé relayé ensuite sur internet. Enfin, il aborde l’inspiration de la boîte maudite du film, dont le design est inspiré du livre des morts d’Evil Dead.

Note : 2 sur 5.

Chronique réalisée en partenariat avec le site Cinetrafic.

Par Nicolas Mouchel

Créateur et rédacteur sur Obsession B. Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts… Pas insensible à la folie et l’inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste… Que du classique en résumé. Les bases. Normal.
Contact : niko.mouchel@gmail.com

3 Comments on [Critique] JUKAÏ, LA FORÊT DES SUICIDES de Takashi Shimizu

  1. J’avais adoré Inunaki… la mise en scène est était d’une vaillante inventivité.
    Je ne peux qu’avoir très envie de voir celui malgré tes bémols

    Aimé par 1 personne

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