[Be Kind Rewind] LITAN de Jean-Pierre Mocky (1982)

Le Carnaval des Âmes

Cinéaste à la liberté artistique chevillée au corps, Jean-Pierre Mocky était à l’évidence un très grand amateur de cinéma de genre et n’a pas hésité tout au long de sa carrière à flirter avec le fantastique et le thriller. Avec Litan : La Cité des spectres verts, sorti en 1982, il s’offrait une véritable plongée dans un univers à l’ambiance fantasmagorique et à la sensibilité fantastique assumée. Mais Mocky était définitivement un cinéaste à part, et il semblait évident que sa vision du genre ne ressemblerait à rien d’autre. Ainsi, les 86 minutes de Litan surprennent autant qu’elles désarçonnent. Le réalisateur de La Cité de l’indicible peur y dépeint un étrange village au sein duquel le couple qu’il forme avec le personnage interprété par Marie-José Nat découvrent de bien singuliers autochtones, s’adonnant à de pas moins mystérieux rituels. Tout dans Litan n’est qu’une question d’atmosphère, d’ambiance brumeuse et humide, de visions décalées, formant une plongée dans l’indicible. Avec du recul, on peut y ressentir l’influence des écrits de Lovecraft, mais également les premiers germes atmosphériques d’œuvres comme Silent Hill de Christophe Gans, A Cure of Life de Gore Verbinsky, voire du cinéma de Fabrice Du Welz. Mocky filme avec beaucoup de soin ce microcosme semblant renfermé sur lui-même, emprisonnant les personnages de Jock et Nora. Même s’il a tout au long de son impressionnante filmographie alterné les moments de grâce avec des propositions marquées d’une certaine sécheresse artistique, proche du je m’en foutisme, on ne peut lui enlever une foi inextinguible dans ce qu’il filme et c’est tout particulièrement évident ici. Mocky signe un film esthétiquement très soigné, bourré de visions dingues, avec ces personnages masqués, ces protagonistes et figurants aux trognes pas possible et cet univers autour du carnaval… 

Rêves humides

Si Litan fascine par son univers visuel et l’atmosphère qui en découle, il convainc nettement moins par son scénario un poil trop nébuleux, pourtant rédigé de manière collégiale par Mocky lui-même, accompagné de Jean-Claude Romer (rédacteur en chef de la revue Midi Minuit Fantastique), Patrick Granier, Scott Baker et Suzy Baker. L’intrigue, vaporeuse au possible, peine à soutenir l’attention durant toute la durée du film, même si sa nature volontairement abstraite et symbolique de l’univers dépeint, faite d’une bonne dose d’onirisme, peut expliquer les errances et drôles d’orientations prises par l’histoire, pas aidé par un montage un peu abrupt qui jure avec l’ambiance fantasmagorique lancinante. Il faudra également faire avec une interprétation très particulière, entre le décalage théâtral et l’approximatif (Mocky lui-même semble jouer à contre temps). A ce sujet, et de manière assez étonnante, c’est le musicien et chanteur Nino Ferrer (également auteur de la bande originale du film) qui s’en sort le mieux et tire son épingle du jeu. Couronné du Prix de la critique au Festival international du film fantastique d’Avoriaz en 1982, Litan : La Cité des spectres verts reste un étonnant film fantastique, pas toujours très maîtrisé dans ses ambitions, mais une expérience à nulle autre pareille, bardée de défauts mais portée par des images et visions absolument marquantes. Rarement en tout cas on n’aura eu l’impression de découvrir un cauchemar (ou un rêve ?) transposé à l’écran avec autant d’à propos.

Note : 2.5 sur 5.

LITAN : LA CITÉ DES SPECTRES VERTS. De Jean-Pierre Mocky (France – 1982).
Genre : Fantastique. Scénario : Jean-Claude Romer, Jean-Pierre Mocky, Patrick Granier, Scott Baker, Suzy Baker. Interprétation : Marie-José Nat, Jean-Pierre Mocky, Nino Ferrer, Marysa Mocky, Bill Dunn… Musique : Nino Ferrer. Durée : 86 minutes. Distribué en vidéo par ESC Editions (2 mars 2022).

L’histoire : Un jeune couple est de passage dans la ville de Litan. Bientôt, les morts mystérieuses s’accumulent autour d’eux.


L’édition Blu-ray d’ESC Editions

TECHNIQUE. ESC Editions livre une superbe édition sur le plan technique. Le film y gagne une splendeur visuelle qui permet une vraie redécouverte de ses qualités esthétiques. L’image est d’une précision à couper le souffle, pourtant marquée par une abondance d’éléments assez piégeux comme la présence du brouillard. Tout en conservant un grain cinéma, cette édition HD met en valeur les couleurs et contrastes avec une belle autorité. Seuls quelques effets spéciaux passent un peu moins bien et traduisent le poids de l’âge. Pas de défaut non plus à relever sur la bande son en DTS HD Master audio qui offre une expérience très concluante, avec des dialogues clairs et un équilibre sonore général sans aucun problème.

Note : 4.5 sur 5.

INTERACTIVITE. L’éditeur propose en bonus un entretien par téléphone entre le critique cinématographique Gérard Lenne et le scénariste du film Jean-Claude Romer (aujourd’hui décédé). Ce dernier témoigne de son expérience sur le film et de ses rapports étroits avec Jean-Pierre Mocky. Un making-of de 26 minutes d’époque est également au menu, proposant des images brutes du tournage et des interventions des principaux concepteurs du film. Beaucoup moins promotionnel que ce que l’on peut proposer aujourd’hui, ce petit module recèle en lui le charme du cinéma de l’époque.

Note : 3.5 sur 5.

Par Nicolas Mouchel

Créateur et rédacteur sur Obsession B. Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts… Pas insensible à la folie et l’inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste… Que du classique en résumé. Les bases. Normal.
Contact : niko.mouchel@gmail.com

2 Comments on [Be Kind Rewind] LITAN de Jean-Pierre Mocky (1982)

  1. J’adore ce film. Pas encore vu la version BR d’ESC mais j’ai lu je ne sais plus où un truc pas très sympa sur le rendu des couleurs beaucoup trop criardes par rapport au film tel qu’il était photographié à l’origine… Un transfert HD un peu trop boosté en vitamine C, si je me souviens bien.
    Du coup j’ai un peu peur de revoir ce film que je connais bien et que j’avais vu en salle à sa sortie dans cette édition….
    Mais je l’ai achetée, forcément…
    Je comprends ce que tu dis sur le nébuleux du machin… mais j’avoue que c’est une des choses qui m’enchante le plus dans ce film… comme dans La Cité de l’indicible peur.

    Aimé par 1 personne

    • Je t’avoue que je n’ai pas été gêné par le rendu des couleurs, je trouve la copie très convaincante. Attendons d’avoir ton avis après visionnage du disque 😉 Quant au film lui-même, c’est vrai qu’il m’a un peu perdu dans ses labyrinthes embrumés le père Mocky, mais je respecte sa vision et cette volonté de proposer un cinéma qui lui est propre. Un sacré bonhomme !

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