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[Interview] Pascal Laugier – Réalisateur de THE SECRET

Pascal Laugier

Membre du jury du deuxième Paris International Fantastic Film Festival, Pascal Laugier est revenu pour nous sur la nécessité d’une telle manifestation consacrée au cinéma fantastique dans la capitale. Il évoque également In The shadow of The Tall Man, le making-of de son dernier film, son rapport au succès, prends le pouls du cinéma horrifico-fantastique, parle de son expérience en Amérique et de ses projets… Le tout avec le bagout qu’on lui connaît… Un obsédé de cinéma parmi une troupe de cinéphiles…

Vous êtes membre du jury de cette deuxième édition du Paris International Fantastic Film Festival, quel regard portez-vous sur le festival ? A vos yeux, est-ce une nécessité qu’une ville comme Paris dispose d’une telle manifestation dédiée au genre ?

Le PIFFF c’est formidable, car on était tous en grand manque d’un vrai festival de films fantastiques contemporain à Paris. Des villes de moindre importance en ont un et c’était vraiment anormal depuis l’arrêt du festival du Rex, qu’il n’y ait rien. Mais quelque part c’est symptomatique d’un certain état des choses français, éternellement… C’est un vide évident qu’ils viennent de combler. Je suis sûr que c’est un festival qui va perdurer, car il a parfaitement sa place ici, et qu’il est tenu par des gens, Fausto (ndlr. Fausto Fasulo, directeur artistique du PIFFF et rédacteur en chef de Mad Movies), qui sont au-delà de tous soupçons, des gens qui aiment ça. Quant à moi, ça me permet en tant que membre du jury, et c’est très intéressant, en quelques jours, de voir un état des lieux du cinéma de genre et donc d’une analyse de l’époque dans laquelle on vit. S’il y a bien un cinéma qui est lié à l’époque dans laquelle il est fait c’est bien le cinéma de genre. Je constate l’état de la période actuelle, l’état du cinéma de genre et c’est toujours très intéressant.

Quand on vous a proposé d’être membre du jury, vous avez accepté aussitôt ?

J’ai dit oui tout de suite. C’est la première fois de ma vie que je suis membre du jury. Je n’avais jamais pu le faire, car je ne pouvais pas honorer les autres propositions. D’ailleurs, je serai également à Gérardmer en janvier. C’est une période idéale pour moi, car comme mon film précédent vient de sortir, je suis tranquille, je recommence à écrire… C’est bien d’être membre du jury d’ailleurs quand on écrit des films car on est dans une sorte de ping-pong intellectuel constant entre ce que l’on est en train de faire, et les films que l’on voit, avec les choses à faire, celles à ne pas faire… C’est une vraie bonne période quand on commence à écrire un projet…

Vous vous nourrissez de tout ce que vous voyez en quelque sorte…

Oui c’est ça, ça nourrit. Ca permet de se positionner par rapport à ce que l’on est en train de faire, de se réorienter. C’est une période idéale, c’est pourquoi j’ai dit oui automatiquement à Fausto…

Vous êtes entouré, au sein du jury, d’une sacrée équipe de cinéphiles/cinéphages…

C’est un peu la famille. On est un peu tous pareils, public, sélectionneur, membres du jury… Ce sont des gens qui partagent une sorte de culture et d’esprit commun. Même si on s’aperçoit quand on regarde en détail qu’on est tous très différents en fait, mais il y a un esprit commun.

Le making of de The Tall Man (In the Shadow of the Tall Man) a été présenté au public ici même au PIFFF. C’est un documentaire “anticommercial”, réalisé par Louis Thévenon. Comment est née l’idée d’une telle approche pour un making-of ?

Louis n’avait pas d’idée préconçue avant d’attaquer ce making-of, il s’est adapté au fur et à mesure du tournage du film, de ce qu’il filmait, de ce qu’il attrapait, de ce qui se passait sur le plateau, ça c’est son truc à lui. Moi j’ai juste appelé un metteur en scène, qui faisait parti de mes amis certes, mais un metteur en scène avant tout, qui avait fait un court-métrage assez brillant juste avant et j’avais toute confiance en lui. Je lui ai laissé les clés, comme Gans m’avait laissé les siennes sur le tournage du Pacte des Loups (ndlr. Laugier a réalisé le Making-of du film de Christopher Gans), une liberté totale, une confiance absolue, qui ne se discute plus. Il y a le fait aussi que sur le plateau, sa présence n’était jamais dérangeante, très très vite je l’avais oublié et je ne savais jamais quand il filmait ou quand il ne filmait pas. Je savais qu’il aurait une vision, je connaissais son intelligence, sa sensibilité, je savais que ce ne serait pas du pipeau. Il savait aussi que j’avais envie sur tous mes films mais particulièrement sur celui-là, de faire un making-of qui ne soit pas un truc promotionnel à deux balles.

THE SECRET

THE SECRET

On a pourtant de plus en plus à faire à ces making-of commerciaux sur les DVD/Blu-Ray…

Dans la première génération de DVD, pendant le “boom” du DVD il y a quelques années, les producteurs jouaient vraiment sur les bonus et produisaient de bons making-of. Mais le marché des DVD s’est aujourd’hui effondré et trop de mauvais making-of ont tué le making-of. Aujourd’hui les gens sont presque lassés de voir ces images de tournage, alors que pour notre génération, on n’en voyait jamais. La première fois que j’ai vu des images de tournage de Shining, j’étais comme un fou, parce que c’était rarissime, on n’avait pas accès aux tournages, alors qu’aujourd’hui c’est trop… N’importe quel quidam qui s’en fiche du cinéma a déjà vu des plateaux, sait à peut près ce que c’est que les fonds verts, les grues… Tout ça n’avait plus d’intérêt et cela explique aussi le point de vue de Louis de rester dans un truc de très intime entre un metteur en scène et un acteur, essayer de capter des choses qui se passent, invisibles, mais qui peuvent encore intéresser.

Pouvez-vous nous parler de l’expérience The Tall Man (The Secret en VF) et de son tournage au Canada ?

J’avais déjà tourné Martyrs au Canada francophone, à Montréal, mais c’était un budget minuscule, c’était déjà une expérience nord-américaine car les Québecois n’ont rien de français, excepté la langue. J’avais déjà saisi ce que c’est la nature nord-américaine et comment un tournage se passe là-bas, donc je n’étais pas complètement vierge par rapport à ça. En revanche j’étais vierge dans l’échelle du tournage d’un gros film, avec une star américaine.

Le film a particulièrement bien fonctionné, notamment en France…

A ma grande surprise, oui…

Après Saint-Ange qui avait eu un succès modeste, et Martyrs encore davantage…

Je ne sais pas, peut-être que Saint-Ange était trop replié sur lui-même, trop froid. Ce n’est pas un film qui est très aimé, sur lequel j’ai énormément de retour, je n’ai pas eu de témoignage d’amitié par rapport à ce film. C’est un film qui a un peu traversé sans résister, je ne sais pas. A posteriori tout est toujours explicable, mais à la veille de la sortie de The Secret, vous m’auriez dit qu’il ferait 600 000 entrées, je n’y aurait jamais cru. Je crois même que les distributeurs n’y croyaient pas à ce point là… Ca a été vraiment la divine surprise pour tout le monde et je ne boude pas mon plaisir. Ca facilite tellement la vie de faire un petit succès, pour le film suivant bien entendu, finalement il n’y a que ça qui compte, c’est de pouvoir faire à chaque fois un film de plus. Le jour où on se rend compte qu’on a fait dix-douze films en trente ans, ça s’appelle une vie réussie quand on veut faire ce métier.

SAINT ANGE

SAINT ANGE

Retourner en Amérique et notamment aux Etats-Unis, est-ce envisageable pour vous ?

Ça dépend des projets. Tourner aux Etats-Unis pour un studio, ça je ne ferai pas car j’ai neuf chances sur dix d’y laisser ma santé mentale et de faire un mauvais film. J’ai déjà connu ça (ndlr. Il a été impliqué sur un projet de remake de Hellraiser avec les frères Weinstein. Expérience qui a mal tourné…)et je crois que ce serait une connerie. Dans l’état actuel du système américain, vu leur niveau d’inspiration, ce qu’ils proposent, je pense que ce serait une connerie. Non, j’ai un petit peu le choix, le succès de The Secret augmente mon choix immédiat, donc je vais continuer à travailler dans un système de coproduction plus empirique, surtout qui me laisse à moi metteur en scène français une liberté créatrice totale et pas d’exécutifs dans mon dos et tout ça. Je ne vois aucun intérêt d’aller à Hollywood faire un film de mercenaire…

Quels sont vos projets ?

Je suis en train d’écrire deux films en même temps, un remake tout d’abord, dont je ne peux pas parler encore car c’est beaucoup trop tôt. C’est une idée de remake intéressante si il se fait, on est en train de voir pour racheter les droits. Et un deuxième projet de film plus personnel, original, que j’écris déjà depuis quelques mois, avec les mêmes producteurs, ils vont rempiler pour une autre aventure…
On doit entrer en production l’été prochain, pour commencer à tourner d’ici un an si tout va bien. Je mets toujours un peu de temps entre les films, j’ai besoin de les digérer, de retrouver le désir… Je ne fais pas partie, comme Guillermo Del Toro, pour lequel j’ai le plus grand respect, de ces cinéastes qui arrivent à développer quinze films en même temps et à sortir de leur tiroir plein de trucs qu’ils développent depuis vingt ans, je travaille plus au coup par coups…

Louis Thévenon, à l’issue de la projection d’In the shadow of The Tall Man, a dit de vous qu’il considérait que vous progressiez à chaque nouveau film, et que vous étiez parti d’une approche de fantastique pure, pour aller davantage vers plus de réalisme, teinté de petites touches de fantastique. Etes-vous d’accord avec cela ?

Ce n’est jamais aussi conscient que cela. Si demain je dois refaire un film d’horreur… (Il hésite)… J’ai envie de tout faire mais… Il y a un truc lorsqu’on fait du fantastique, c’est qu’il faut être énormément émulé de ce qui se passe autour. J’ai tendance à trouver qu’un genre est fort de sa dimension industrielle. Aujourd’hui, c’est extrêmement compliqué d’être très très motivé par un film d’horreur, je trouve que le cycle est en fin de course, que le niveau international est assez bas : le cinéma d’épouvante américain n’est pas bon, en Espagne ça s’est calmé un peu, en Asie, c’est pas très bon non plus… C’est un peu dur d’être motivé pour moi, d’en refaire tout de suite, j’ai d’autres envies. Je n’ai pas envie d’être catalogué et de faire ce que l’on me dit de faire, ce qui est un gros problème des cinéastes dits de genre, comme Don Coscarelli qui a passé vingt ans à faire des Phantasm, c’est un cauchemar. Quand on fait un film comme Martyrs qui est, allez, osons le mot, très culte, le piège dans lequel on peut vite tomber c’est de resservir la même tambouille pour les fans. Moi je pense qu’en temps que cinéaste, il ne faut pas du tout être conscient de ses fans, si on en a. Il ne faut pas faire des films signatures, pour le club des fans, je pense que ça a bien flingué Argento aussi, de tomber dans ce piège là, et qu’il faut être le plus libre possible, quitte à décevoir une partie de ses fans, ou une partie des gens qui souhaiteraient qu’on leur resserve la même chose. Je sais qu’il y a des gens qui ont été déçus que The Secret ne soit pas un film énervé, gorissime, extrême… Et d’autres gens, qui peut-être regardent mon travail de manière un peu plus profonde, un peu plus sophistiquée, qui voient eux au contraire plein de points communs et qui savent que je ne me suis pas trahi depuis Saint-Ange, j’ai fait des films à chaque fois éminemment personnels.

MARTYRS

MARTYRS

Il y a pourtant de nombreux points communs entre vos films…

Oui, je le pense aussi. Mais il y a plein de gens qui m’ont dit : ah, ce n’est pas un film gore, ce n’est pas vraiment un film d’horreur… Non ce n’est pas le cas…

Mais il faut reconnaître que le film a été vendu comme un film d’horreur…

Il a été vendu par les Américains bizarrement…

En France, l’affiche précisait “on n’a pas été aussi bluffé depuis Sixième Sens”, ce qui a provoqué une attente particulière…

Ca c’est l’exploitation de cinéma, c’est le côté forain, bateleur du cinéma, la référence au Sixième Sens n’était pas mon choix, c’était le choix du distributeur pour accrocher les gens, c’est juste de dire : il y a un twist, vous allez être surpris et c’est vrai, c’est le cas, mais il n’y a aucun point commun entre mon film et Sixième Sens, c’est une évidence…

Du coup, des spectateurs ont été surpris par le film…

C’est très bien que les gens ne s’attendent pas à ce qu’ils voient dans les films. ca existe depuis l’aube des temps dans l’histoire du cinéma les accroches, les tags lines, on a aimé ça quand on avait 13-14 ans, ça nous faisait rêver, c’est pas un problème. En temps que metteur en scène du film, je n’aurais pas osé comparer mon film au chef d’oeuvre de Shyamalan, finalement, ils l’ont fait, et visiblement ils ont eu raison.
Après, en France, je trouve que le film a été bien lancé, c’était très proche de ce qu’était le film, l’affiche, la bande-annonce, artistiquement, la communication française autour du film était très juste. La bande-annonce ne mentait pas sur le film, mais je ne cautionne absolument pas la communication américaine, je trouve qu’elle ment : elle vend le film comme un film noir gothique de “boogeyman” ce qui n’est absolument pas le film. Je n’ai pas du tout aimé le travail de l’image aux Etats-Unis, et je ne l’ai pas du tout soutenu et pas fait la promo là-bas, je trouvais qu’on mentait aux gens, contrairement en France. Après, que les gens attendent un film d’horreur, c’est leur problème, mais nous, on n’a jamais dit que c’était un film d’horreur. J’avais annoncé un thriller à suspense il y a trois ans, et j’ai fait un thriller à suspense.

Propos recueillis par Nicolas Mouchel

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