/Interviews/

[Rencontre] Paul Verhoeven : « ELLE est plaisamment immoral »

ELLE de Paul Verhoeven

>A l’occasion de la sortie de son nouveau film, ELLE, tourné en France et présenté en compétition au festival de Cannes, le réalisateur Paul Verhoeven (ROBOCOP, STARSHIP TROOPERS, BLACK BOOK…) est venu à la rencontre des spectateurs au Café des Images à Hérouville Saint-Clair dans le Calvados. Moment choisis…


La découverte du roman Oh… de Philippe Djian

« Quand j’ai lu le livre, j’ai immédiatement téléphoné au producteur Saïd Ben Saïd et je lui ai dit que je voulais l’adapter, car c’était quelque chose que je n’avais jamais fait auparavant. Bien sûr, il y a des éléments de thriller, un mystère dans le style de Basic Instinct, mais il y a surtout un aspect social très important pour moi. »

Paul Verhoeven le 26 mai 2016 à Hérouville Saint-Clair (photo : Le Café en revue)

Paul Verhoeven le 26 mai 2016 à Hérouville Saint-Clair (photo : Le Café en revue)

Un projet américain, puis français

« Quand on a fini le script avec mon scénariste David Birke, on a vu que les actrices américaines, d’un point de vue économique et financier, mais aussi par rapport au côté artistique, n’avaient pas vraiment envie de participer. Et c’était sans doute mieux au final. Ça a beaucoup à voir avec l’absence de moralité du film. Je qualifierais le film de plaisamment immoral. Après avoir travaillé quelques mois sur le film aux Etats-Unis et constaté qu’aucune actrice américaine, quelque soit son niveau de notoriété, ne voulait le faire… Saïd Ben Saïd m’a dit : qu’est ce qu’on fait ? Et on a décidé de le tourner en France.
C’était un roman français, baignant dans la culture française à l’origine. Dieu merci, le film est fait en français, avec Isabelle Huppert qui est exceptionnelle. Sans elle, ça aurait été très difficile d’être convaincant. Maintenant que je vois le film fini, je crois que c’est une décision absolument formidable. Avec du recul, je pense que cela n’aurait pas été possible de faire ce film aux Etats-Unis. »

Le travail d’adaptation d’une œuvre littéraire.

« Quand j’adapte un livre, tout d’abord, je souligne les choses qui sont tout de suite visuelles, on fait des accents sur certaines scènes, on met en avant les scènes, les dialogues intéressants. On a beaucoup d’éléments que l’on va mettre en place. Ça nous a pris du temps de voir la structure du livre, avec laquelle l’auteur Philippe Djian, a relevé des choses, par exemple sur le père, un petit dialogue entre Michèle et sa mère, puis quelque chose de plus, et encore autre chose… Ce sont des éléments que Djian a utilisé pour étoffer le mystère du père. Ça a pris du temps de voir ce que Djian a fait dans son roman, et après l’utiliser pour le film.
Je suis un grand fan d’Hitchcock, il travaillait énormément avec des scénaristes et n’apparaissait jamais au scénario, et je trouve cela très bien de faire comme cela. Il y a plusieurs cas de figure : dans le cas de Basic Instinct, on m’a donné le script de Joe Eszterhas, et on a fait exactement ce qu’il y a dans le script. Ici, c’est un roman à l’origine, c’est donc différent, il faut travailler avec le scénariste, s’entendre sur un point de départ. On sait alors qu’on est tous sur la même longueur d’onde pour faire le film. »

Basic Instinct

Basic Instinct

L’humour dans le film.

« C’est bien si les gens rient. Un peu, mais pas tout le temps (rires). J’ai dit que c’est une comédie de viol. Quand j’ai fait le film, j’ai beaucoup pensé à un film français que j’aime beaucoup, La Règle du jeu de Jean Renoir, qui associe tragédie et comédie. C’est la même chose ici dans Elle. C’est une comédie triste. »

Pourquoi 10 ans entre Black Book et Elle ?

« Et bien… Je crois que je n’ai tout simplement pas trouvé de projet intéressant. J’ai écris un livre sur Jésus. J’ai fais deux livres regroupant des articles sur 100 films anciens comme Vertigo. J’ai fais un petit film en Hollande, Tricked. Je devais faire un autre film, mais cela ne s’est pas fait… »

La place des femmes dans ses films. Soumises, avant de prendre le pouvoir et de manipuler.

« Ma femme a un caractère très fort. Elle m’a beaucoup influencé. Ajoutez à cela mes deux filles. Je suis entouré par des femmes. J’ai même deux chiens femelles. Pour moi, la femme est plus intéressante que l’homme. J’aime la femme, c’est plus facile pour moi de boire un café avec une femme que de boire une bière avec un homme. Mais je crois que ça a beaucoup à voir avec ma famille. »

L’utilisation des jeux vidéos dans le film.

« Dans le livre, Michèle est éditrice de scénarios de films et télévision. Mais ce n’était pas tellement visuel. J’ai demandé à ma famille s’ils avaient une autre solution, et ma fille cadette me propose : pourquoi pas les jeux vidéos. Je ne suis pas un gamer. Mais quand j’en ai parlé à mon scénariste, qui lui, est un spécialiste, il a dit : on va faire cela. Quand on a commencé à le faire, c’est devenu une narration parallèle, quelque chose qui s’est développé même pendant le tournage. Les idées de viol sont aussi dans les jeux vidéos. Ce sont des choses qui sont développées sans être trop réfléchies. Plus du domaine de l’intuition. »

Elle

Elle

La non-victimisation du personnage d’Isabelle Huppert après le viol.

« C’est déjà dans le roman. C’est Djian qui a inventé cela, mais je suis complètement d’accord, c’est le portrait d’une femme qui refuse d’être une victime. A la fin, elle fait même du violeur une victime. »

Différences entre l’expérience américaine et française.

« Dans tous les films américains que j’ai fait, il y a toujours un aspect excessif et en général, les personnages ne parlent pas beaucoup. La grande différence avec Elle et les films français en général, c’est qu’ici, il y a des personnages, des dialogues. Beaucoup plus que dans les films américains qui sont composés en grande partie d’archétypes. Les films américains qui nous arrivent ce sont Superman, Spiderman, et même « Superman contre Spiderman »… ce ne sont pas vraiment des êtres humains. Pour moi, revenir en Europe, c’est revenir vers les personnages.
Les archétypes dans mes films américains, c’était quelque chose lié à ma jeunesse. Pour survivre aux Etats-Unis en tant que metteur en scène, il fallait trouver quelque chose que je pouvais faire. Et ma passion pour les comic books m’a aidé pour vivre, artistiquement parlant, quand je tournais aux Etats-Unis. Mes films hollandais sont complètement différents, plus dans la direction de Elle. »

Le traitement cinématographique des personnages.

« Le nombre de personnages dans Basic Instinct est assez limité, trois ou quatre. Alors qu’ici, il y en a une dizaine. Si vous avez une caméra qui bouge tout le temps, ça devient vite fatiguant et ennuyeux. Vous êtes obligé d’avoir recours au montage. J’ai utilisé davantage de mouvements de caméra dans Basic Instinct et plus encore dans Showgirls, mais ici, c’est autre chose. Si vous voulez savoir ce que pensent les personnages, capter leur regard, c’est différent. Mon cinéma est quelque part entre Hitchcock et Fellini, du point de vue du montage et du travail de la caméra. Dans la scène de la prison, lorsque Michèle rend visite à son père, au moment où elle apprend la nouvelle de sa mort, on la voit passer le processus qui lui permet de comprendre que son père s’est suicidé en sachant qu’elle allait venir le voir. Elle comprend qu’en vérité, elle a tué son père. Il m’a semblé que ce film exigeait un style différent de réalisation d’un film comme Basic Instinct par exemple. »

L’équipe française.

« J’ai vu le film Un Prophète, sur lequel le chef opérateur Stéphane Fontaine a travaillé, j’ai trouvé que c’était un style intéressant et je l’ai choisi. Pour le reste de l’équipe, je me suis reposé sur le producteur, et Saïd m’a donné les meilleures personnes. Le monteur, je le connais très bien, j’ai travaillé avec lui notamment sur Black Book, il n’a pas peur de couper des choses que j’aime. C’est très important (rires). »

Un nouveau projet en France ? Aux Etats-Unis ?

« Si c’est possible, j’aimerais continuer à tourner ici, en France, l’expérience m’a tellement plu. Il y avait tellement de talents devant et derrière la caméra. C’était formidable. Je travaille actuellement sur un projet sur la Résistance française, je voudrais bien faire ça avec Saïd Ben Saïd. J’ai vécu aux Etats-Unis pendant trente ans, mais avec ce qui s’y passe actuellement en politique, je n’ai pas trop envie d’y retourner… »

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