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[Critique] ELLE de Paul Verhoeven

ELLE de Paul Verhoeven

ELLE de Paul VerhoevenPaul Verhoeven occupe une place particulière dans le panthéon de pas mal de cinéphiles, et notamment ceux ayant forgé leur culture cinématographique dans les années 80-90 en s’ingurgitant des œuvres du cinéaste aussi marquantes que Robocop, Total Recall, Basic Instinct et autre Starship Troopers. Des films aux moyens souvent élevés et qui portaient en eux cette délicate alchimie entre grand spectacle divertissant et film d’auteur, le tout passé sous le vernis au vitriol du réalisateur hollandais. Celui-ci a, tout au long de sa filmographie américaine en tout cas, toujours su affirmer une personnalité forte au sein de projets au premier abord assez formatés. Au premier abord seulement puisque Verhoeven se fait un malin plaisir à pervertir les codes et les genres.

Après une longue traversée du désert depuis son acclamé Black Book qui marquait son retour dans sa patrie néerlandaise en 2007, en dépit d’un film pour la télévision Tricked en 2012, Paulo revient au premier plan avec un film français adapté du roman « Oh… » de Philippe Djian. Le projet était à la base pour le moins intriguant. Le cinéaste, qui affirme ne plus vouloir tourner sous les dictas des majors hollywoodiens depuis la douloureuse expérience Hollow Man (2000), se lie au producteur français Saïd Ben Saïd. Ce-dernier s’est fait une spécialité d’accompagner d’immenses cinéastes confirmés à la recherche d’un second souffle (Brian De Palma, Dario Argento, David Cronenberg, Roman Polanski). Après une première tentative de développer le projet aux Etats-Unis, Verhoeven et son producteur s’orientent finalement vers la France pour tourner le film dans une perspective assez excitante. Doté d’un casting français extrêmement hétéroclite, avec Laurent Lafitte (« de la comédie française » messieurs-dames !), Virgine Efira, Anne Consigny ou encore Charles Berling, le film est déjà constitué d’une drôle d’association de talents à la base. Isabelle Huppert, qui souhaitait coûte que coûte endosser le rôle principal, est en quelque sorte la cerise sur le gâteau. Car le résultat est brillant et verhoevenien au possible !

Perversion au programme

Dans le rôle de Michèle Leblanc, victime d’un viol à son domicile, la comédienne française livre une prestation dont elle a le secret, et dont on imagine qu’elle est la seule apte à délivrer une telle puissance de jeu. L’agression sexuelle qui ouvre le film est l’élément déclencheur du long cheminement que va suivre le personnage principal. La question : « qui est l’agresseur ? » sert de toile de fond à une intrigue que Verhoeven et son scénaristes David Birke prennent plaisir à développer en décrivant une série de (fausses) pistes et de coupables potentiels, à l’image d’un film à suspense hitchcockien, dont Verhoeven a toujours été un fervent admirateur. Mais le cinéaste ne pouvait pas se contenter de cela. Il démontre même assez rapidement que l’identité du violeur n’est qu’un enjeu secondaire du film. Ce qui l’intéresse, ce sont les caractères, les affrontements, les réactions de ses personnages. Aucun d’entre eux n’est complètement net. Tous ont des choses à cacher. A commencer évidemment par Michèle Leblanc, que le metteur en scène filme comme une manipulatrice redoutable et insaisissable, interprétée avec une gourmandise non-feinte par une Isabelle Huppert totalement à l’aise.

A l’image des héroïnes des films de Verhoeven, cette quinquagénaire n’est pas du genre à subir les événements, mais plutôt à les prendre à bras le corps dans tous les sens du terme. Tel le personnage de Jennifer Jason Leigh dans La Chair et le sang, également victime d’un viol extrêmement brutal, Michèle occulte complètement la phase du traumatisme pour au contraire se servir de l’agression comme d’une étincelle, un carburant qui va lui permettre d’aller de l’avant et de développer un jeu étrange de dominant/dominé avec son agresseur afin de retirer encore et encore ce plaisir de jouissance inattendu engendré par l’agression. En véritable femme libérée, personnage d’une belle complexité, Michèle se laisse ouvertement aller à ses penchants sexuels (masturbation, voyeurisme, coït avec son amant), tout en menant en parallèle une enquête pour découvrir l’identité du violeur, davantage pour l’emprisonner à son propre jeu à elle, que pour des raisons de justice. En bref, le coupable a mis le doigt (!) dans un engrenage qui va très rapidement le déstabiliser et le dépasser, car le maître du jeu, c’est bel et bien la (pseudo) victime.

ELLE de Paul Verhoeven

L’alchimie miraculeuse

On voit bien là tout l’apport sulfureux d’une cinéaste comme Paul Verhoeven qui, bien que certains aspects soient déjà présents dans le roman de Djian, se permet une approche convoquant drame à la française et thriller à suspense hitchcockien, tout en menant l’intrigue et le spectateur dans une direction complètement inhabituelle et surprenante. Les intérieurs bourgeois parisiens et les échanges dialogués renvoient à une multitude de drames cinématographiques hexagonaux (pour le meilleur, on pense notamment aux films de Chabrol, à l’approche malicieuse pas si éloignée), si ce n’est que l’œil du cinéaste néerlandais pervertit ces passages obligés en poussant le curseur de la morale à des extrémités osées. D’un sujet aussi lourd, il fallait de l’ambition et de l’audace pour faire de Elle une véritable comédie noire absolument irrésistible (la scène du dîner de Noël est déjà un classique). C’est une véritable aubaine de découvrir l’association Djian/Verhoeven/Huppert à un tel niveau d’alchimie au service d’un film qui, bien que faisant penser à d’autres en surface, ne ressemble finalement à rien. Si ce n’est à une oeuvre osée et sexuée de l’agitateur Verhoeven.

ELLE de Paul Verhoeven

(France/Allemagne – 2016)tres-bon

Genre : Thriller – Acteurs : Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Virginie Efira, Anne Consigny, Charles Berling… – Musique : Anne Dudley – Durée : 130 minutes – Distributeur : SBS distribution.

L’histoire : Michèle Leblanc est agressée et violée dans sa grande maison de banlieue parisienne où elle vit seule. Elle ne porte pas plainte par la suite et reprend sa vie entre sa société de jeux vidéo qu’elle dirige avec son amie Anna, sa liaison avec Robert le compagnon de celle-ci, son fils Vincent, son ex-mari Richard, ses voisins Patrick et Rebecca.

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