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[Rencontre] Julia Ducournau, réalisatrice de GRAVE

Julia Ducournau

Julia Ducournau. Copyright : Pieter De Ridder

>Le 13 février dernier, la réalisatrice Julia Ducournau était présente au cinéma Lux à Caen, à l’occasion d’une des rares avant-premières de son film GRAVE. A l’issue de la projection, la jeune femme a longuement échangé avec le public, évoquant les grands axes de ce premier long-métrage audacieux et les tenants et aboutissants d’une réflexion extrêmement poussée et cohérente sur l’ensemble des composantes de son film, apportant au passage quelques clés d’entrée et de compréhension à son univers si particulier. Morceaux choisis…


GRAVE, un film sur l’adolescence et le passage à l’âge adulte

« Ça tombe sur une adolescente, mais ça aurait pu également être une jeune femme enceinte pour la première fois, quelqu’un qui perd ses cheveux, la ménopause… Ce sont des moments charnières de la vie durant lesquels les gens se transforment physiquement, au cours desquels on se questionne sur ce que l’on est, ce que l’on a été et ce que l’on va devenir. Du coup, j’ai utilisé une ado, mais ce n’est pas nécessairement de l’adolescence dont je voulais parler, mais d’une étape dans la vie qui pour moi est charnière, car passer à l’âge adulte, c’est le moment où l’on commence à se faire une idée propre de nous, sortir de la vision que nos parents ont du monde ».

Le rapport à la sexualité

« Ce qui est aussi intéressant c’est la naissance de la sexualité qui est un moyen de parler du corps de la femme et de la manière dont il est représenté en général. Il m’a semblé important de montrer une sexualité féminine naissante qui ne soit pas que dans la projection. Je voulais montrer une autre option, rappeler que la sexualité c’est avant tout le corps, un corps désirant qui est tendu vers l’autre, ne pas victimiser la femme dans l’acte sexuel. C’est pour toutes ces raisons que j’ai choisi cet âge là. Mais pour moi, le film est avant tout un crossover, qui essaye d’échapper aux cases, un peu comme les personnages qui essayent eux aussi d’échapper aux cases qui les enferment, que ce soit familialement, socialement ou sexuellement ».

Le rôle du bizutage dans le film

« Je n’ai pas eu envie de faire un film sur le bizutage. C’est un film dont le bizutage est l’élément déclencheur, et c’est cette violence qui engendre la violence du film qui est extrêmement concrète et physique. Le cannibalisme dans cette première scène est presque un geste de rébellion. Le bizutage est pour moi le relais de la cellule familiale, c’est une autre cellule. Ils se parlent comme des frères, des gens faisant partie d’une même entité ».

GRAVE de Julia Ducournau

Le personnage de la sœur

« Ce n’était pas sa sœur au début. Le personnage est devenu la sœur au bout de la troisième version du scénario, qui en a eu sept. Au début, c’était juste une nana avec qui elle devenait amie, à qui elle donnait sa confiance et dont elle se rendait compte qu’elle la trahissait à bien des égards, avec des intérêts amoureux. Quand j’ai décidé qu’il y aurait ce lien de sœurs entre elles, j’ai compris beaucoup de choses de leurs rapports et des extrêmes par lesquels elles passaient. C’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup dans les rapports sororales ou fraternels au cinéma, car c’est très cinématographique car quand on est frère et sœur, on peut s’aimer très très fort, puis se détester violemment, puis s’aimer à nouveau très très fort, et en fait, tout le monde comprend tout de suite pourquoi on peut passer dans ces états là. C’est avant tout un rapport visuel pour moi ».

Des critiques par rapport au bizutage, sujet polémique

« Même si le bizutage est légal en Belgique, il y a eu de gros problèmes, avec même la mort de certains étudiants. Le film n’est pas encore sorti (ndlr. donc pas encore de polémique), mais mon point de vue, c’est que ce n’est pas un film sur le bizutage, qui est juste un outil scénaristique ».

La représentation du corps féminin

« C’est un corps sexuel qui n’est pas sexualisé. Ça me paraissait très important de représenter un corps féminin, qui soit identifiable et identifié, pour lequel on puisse avoir de l’empathie, et qu’on ne soit pas dans l’idée que soit c’est un corps qui ne s’adresse qu’aux femmes, soit c’est un corps que les mecs ont envie de sauter. Je n’avais pas envie de ça, j’avais envie qu’on ressente tout ce qu’elle ressent, de créer cette empathie très forte. Je voulais créer un cordon ombilical entre le spectateur et le personnage. C’était essentiel pour la stratégie scénaristique. Ce qui m’intéressait, c’était de sortir le corps féminin de sa niche, pour montrer que ce n’est pas parce que l’on a un personnage féminin, que cela concerne uniquement les femmes, ou alors que c’est juste un objet sexuel pour les hommes. Il y a d’autres options ».

GRAVE de Julia Ducournau

La symbolique du cheval

« Cette idée du cheval m’est venue en arpentant l’école de vétérinaire où on a tourné. A un moment, j’ai assisté à l’endormissement d’un cheval comme dans le film, et ce qui m’avait énormément impressionné, c’est l’absurdité de la masse du cheval dans une toute petite pièce. Ça m’a choqué. Voir ce cheval contraint dans cette pièce, ça m’a paru étouffant. J’ai eu très envie de filmer ça. Pareil pour la scène du tapis roulant. J’ai imaginé un étalon courir dessus et j’ai trouvé ça pathétique, d’une tristesse folle. Le cheval c’est le signe du fait qu’elle souhaite se libérer, sortir de sa peau. L’irruption de l’eczéma chez elle représente le feu à l’intérieur d’elle qui veut sortir, c’est son corps qui se rebelle, qui lui dit ça ne va pas se passer comme ça, t’es faite pour autre chose. C’est le corps qui ne veut pas s’endormir, le cheval qui ne veut pas être bridé…Pour moi, le thème principal du film, c’est la métamorphose, c’est une question qui me travaille depuis mon dernier court, une métamorphose à la fois physique, morale et psychologique ».

L’expérience sensorielle du spectateur

« Je pars du principe que je m’adresse d’abord au corps du spectateur, ensuite, l’esprit va suivre. Devant une image, c’est d’abord le corps qui réagit, après, suit le : « pourquoi je me suis senti comme ça ? ». Chacun a sa propre expérience, son propre ressenti devant les images. C’est drôle de voir que ce qui dérange les gens varie beaucoup, certains, ça va être les cheveux, d’autres le doigt, d’autres l’épilation… Certains, ça va être la fille qui lèche l’œil du gars… C’est très divers et c’est intéressant car ça dit beaucoup de nous. Ça implique un questionnement sur soi. Ça rend actif en tant que spectateur ».

La figure du monstre

« J’aime questionner la monstruosité positive. Les monstres, on les met toujours en dehors de l’humanité. Ce sont toujours des personnages qui font peur, qu’on traite d’inhumain. Étonnamment, on se sent toujours à un moment de notre vie un monstre. La plupart du temps c’est à l’adolescence, on se sent déjà moche, trop gros, au moment du lycée, on commence à avoir des rapports sociétaux. L’idée d’appartenance commence à ce moment là. Pour moi, l’appartenance, c’est la mort. Cette idée de monstruosité positive est venue : quitte à se sentir un monstre, pourquoi ne pas en faire quelque chose ? Ne pas corroborer les règles, les normes ? Est-ce que ce n’est pas une forme de liberté ? Je pousse l’idée du monstre autour du cannibale, qui est un monstre à visage humain, où il n’y a pas de distance de sécurité comme avec les vampires, les zombies, où l’on se dit : ça n’existe pas donc quelque part, ça me concerne de loin. Est-ce qu’on peut dire de Justine à la fin qu’elle est inhumaine ? Je ne suis pas sûre. Elle rentre dans l’humanité, contrairement au personnage de sa sœur qui est l’animal ».

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