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[Critique] GRAVE de Julia Ducournau

GRAVE de Julia Ducournau

Lauréat du Grand Prix et du Prix de la critique au dernier Festival du film fantastique de Gérardmer, Grave, premier long-métrage de Julia Ducournau, a marqué la plupart des festivaliers un peu partout où il est passé. C’est le moins qu’on puisse dire. De Cannes à Toronto en passant par Londres ou Strasbourg, le film a provoqué des réactions parfois violentes et incontrôlables des spectateurs. Une réputation sulfureuse qui n’a fait qu’alimenter une attente démesurée. Qu’on se rassure, le buzz était fondé : à l’image du Trouble Every Day de Claire Denis, Grave est un film puissant, dérangeant et malgré tout ludique.

Grave aborde, il est vrai, des thématiques au doux parfum sulfureux, puisqu’il y est question de cannibalisme. Mais pas que… Car le film de Julia Ducournau, jeune diplômée de la Femis, n’est pas une plongée premier degré dans l’épouvante gore et craspec comme on voudrait nous le vendre un peu trop précipitamment. La cinéaste se sert de l’anthropophagie comme d’un prisme pour questionner des thèmes forts liés à l’adolescence, au passage à l’âge adulte, à l’éveil à la sexualité… Véritable film d’horreur, Grave est également un récit d’apprentissage. Une association des genres pour laquelle la cinéaste a trouvé le bon dosage. On y découvre Justine (hallucinante Garance Marillier), jeune étudiante qui entre en école vétérinaire pour y retrouver sa sœur aînée Alexia (Ella Rumpf). Confrontée à un univers nouveau, aux codes parfois étranges et violents, elle est contrainte de passer par une phase du bizutage, au même titre que ses camarades de première année. La jeune fille, végétarienne, se voit obligée de manger de la viande crue. Un acte qui occasionne chez elle une révélation pour la moins singulière…

GRAVE de Julia Ducournau

Point de rupture

Le film de Julia Ducournau alterne confort de scènes attendues, comme le difficile apprentissage de la vie estudiantine, aux légers accents de comédie, avec des séquences bien plus tendues, angoissantes et anxiogènes (les fêtes nocturnes et clandestines, les séquences oniriques, les dissections animales). Le film bascule réellement lors de la séance de bizutage et sa douche de sang, séquence renvoyant au Carrie de Brian De Palma. A l’image de Carrie White, la cascade d’hémoglobine provoquera un point de rupture, plus rien ne sera comme avant pour Justine, qui se découvre une passion pour le sang, la viande… Toutes les viandes. Ce qui déclenche chez elle de violentes réactions physiques (démangeaisons jusqu’au sang, nausées…), et un appétit devenant progressivement incontrôlable. Julia Ducournau revendique ici son attachement pour le cinéma de David Cronenberg (première partie de carrière essentiellement) et ses mutations physiques et psychologiques. Comme chez le cinéaste canadien, les transformations du corps s’accompagnent d’une recherche du désir, que Julia Ducournau place en écho à l’éveil à la sexualité. Justine est à la croisée des chemins en tant qu’adolescente : elle se découvre et découvre les corps (la scène déjà culte de l’épilation), celui de son partenaire de chambrée, ceux des nombreux animaux (chevaux, chiens), elle expérimente les excès (drogue, alcool), l’acte sexuel… Une découverte souvent violente et traumatisante qui s’achève à chaque fois dans le sang et les secrétions corporelles (vomi, urine, bave), omniprésentes à l’écran.

GRAVE de Julia Ducournau

GRAVE de Julia Ducournau

Un uppercut puissant et dérangeant

GRAVE de Julia DucournauL’étrangeté baigne constamment Grave, que ce soit par sa façon d’exposer toutes ces carcasses d’animaux à disséquer, par ses séquences « chevalines », aux frontières de l’onirisme, ou dans le réalisme froid de son décor, une école à l’architecture grise et austère que la cinéaste prend soin de filmer de manière oppressante. La musique inquiétante et obsédante de Jim Williams, compositeur attitré de Ben Weathley (Kill List) ajoute à l’inconfort hypnotique du film. Tout concourt à rendre Grave étrange, incommodant, presque malsain, mais avec un pouvoir de suggestion phénoménal. Pour un résultat remarquable et qui interpelle. Rarement on aura vu un film français dont les composantes à la fois formelle, scénaristique et d’interprétation (les apparitions de Laurent Lucas et Bouli Lanners sont… incroyablement autres) participent à un tout cohérent. Et encore moins dans le cadre du film d’horreur, que Julia Ducournau regarde droit dans les yeux avec un final qui plonge la tête la première dans une certaine tradition de Série B. Loin de l’image du film d’auteur prétentieux qui prend le genre de haut, Grave s’affirme au contraire comme une proposition culottée et inspirée de cinéma, un uppercut filmique viscéral à la fois puissant, dérangeant, ludique et jusqu’au boutiste. Pas mal pour un premier long-métrage !

GRAVE de Julia Ducournau4

France/Belgique – 2016

Genre Horreur – Interprétation Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah Naït Oufella, Joana Preiss, Laurent Lucas, Marion Vernoux… – Musique Jim Williams – Durée 98 minutes – Distribué par Wild Bunch.

L’histoire : Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.

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