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[Be Kind Rewind] OPERA de Dario Argento (1987)

Attention les yeux ! Souffrant d'une réputation calamiteuse et injustifiée, OPERA de Dario Argento revient nous démontrer, par le biais d'une édition magnifique du Chat qui fume, qu'il s'agit très certainement d'un des films les plus aboutis du cinéaste italien...

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opera (8)Lorsqu’on évoque la carrière de Dario Argento, on passe bien souvent de ses chef d’œuvres unanimement salués (L’oiseau au plumage de Cristal, Suspiria, Profondo Rosso, Ténèbres) à ses sorties de route les plus dramatiques (Giallo, Le Fantôme de l’Opéra, Card Player, La Troisième Mère). Pour schématiser encore davantage, on relève une première partie de carrière exemplaire en opposition à une dérive artistique ces dernières années, sans que l’on sache réellement à quel moment la bascule s’est effectuée. D’autres de ses œuvres oscillent entre ces réussites et ces échecs. C’est le cas d’Opera, film globalement conspué à sa sortie en 1987, four commercial terrible qui lui barra le chemin des salles obscures, en particulier en France où le film sortit directement en vidéo dans une version charcutée sous le titre Terreur à l’Opéra. Pourtant… à la vue de la poignée de films sortis ensuite par Argento, Opera s’affirme clairement comme l’un des derniers très grands films du maestro…

Grand film ou en tout cas, œuvre marquante dans la carrière du cinéaste, dans le sens où elle constitue une forme d’aboutissement de sa période faste et inspirée. Réalisateur adepte d’un cinéma baroque et opératique, Argento a offert quelques uns des plus grands films fantastiques des années 70-80, avec un style visuel reconnaissable notamment par ses tentatives techniques démentielles (parti-pris à un tel point audacieux qu’ils feront sa gloire, avant de causer sa perte artistique). Qui ne se souvient pas d’un mouvement de caméra improbable, d’un jeu de lumières colorées ou d’un cadrage ahurissant d’Argento ? Dans sa manière d’aborder cette relecture du Fantôme de l’Opéra (quelques années avant la catastrophique adaptation littérale qu’il commettra), Argento livre dans Opera les dernières fulgurances de son cinéma (avec celles du Syndrome de Stendhal en 1996, auquel le film fait penser par certains aspects). D’un point de vue technique, le réalisateur de Profondo Rosso se lâche comme rarement, comme s’il s’agissait de son chant du cygne.

OPERA de Dario Argento

Virtuosité et expérimentations

Opera relève à nouveau du giallo, genre popularisé (notamment) par Argento, et présente une série de meurtres sauvages commis par un assassin mystérieux dans un opéra, et visant l’entourage d’une jeune cantatrice, Betty, qui endosse au pied levé le rôle de Lady Macbeth dans une adaptation de l’œuvre de Verdi. Excessif. Tel est le terme et la sensation qui prédominent à la vision d’Opera. Que ce soit dans ses meurtres où le cinéaste pousse le curseur graphique vers des hauteurs rarement atteintes au sein-même de son cinéma, ou dans ses expérimentations de prises de vue, Opera surprend autant qu’il impressionne. D’une virtuosité technique étourdissante, Argento est ici en roue libre en terme d’expérimentations, proposant des scènes chocs et inspirées absolument folles et d’une liberté créatrices qu’il ne retrouvera malheureusement plus jamais par la suite. On peut citer la séquence de faux-semblants entre le tueur et un flic chargé de protéger Betty, qui s’achève par un traumatisant coup de feu traversant successivement un judas, un œil (toujours), un crâne pour finir dans un téléphone. Ou encore la caméra subjective virevoltant lors de l’envol frénétique d’une nuée de corbeaux au-dessus du public de l’opéra.

OPERA de Dario Argento

Jeux de miroirs

Comme souvent dans les gialli, les motivations du tueur (tout comme son identité) passent au second plan pour privilégier un jeu masochiste avec sa proie. Dans un élan de sadisme, Argento créé plusieurs ponts, que ce soit dans la relation trouble entre Betty et le tueur (un aspect poussé encore plus loin dans Le Syndrome de Stendhal), ou entre le spectateur et Betty, poussant le vice de l’identification jusqu’à placer les deux entités dans des conditions similaires, au sein d’un jeu de miroir morbide, grâce à un procédé qui a beaucoup fait pour la popularité du film : des aiguilles fixées sous les yeux de la jeune femme pour l’empêcher de fermer les paupières et assister aux atrocités commises par son bourreau. Associée aux nombreuses prises de vue subjectives, le dispositif achève de dresser un parallèle évident avec la condition du spectateur voyeur et passif face au « spectacle ». Un élément qui met en lumière l’une des thématiques du film : la question du point de vue et du regard, la remise en cause de la véracité de ce que capte l’œil, un sujet qui n’a cessé de rapprocher le cinéaste italien du travail de son double américain, Brian De Palma (on pense au jeu du miroir/tableau dans Profondo Rosso, notamment). L’œil et le regard sont en effet au centre de l’intrigue et de sa résolution, car c’est par l’œil des corbeaux que l’assassin sera confondu.

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La quintessence du cinéma d’Argento

En parallèle de ses immenses qualités graphiques, Opera souffre également des faiblesses du cinéma d’Argento, à l’image d’une direction d’acteur faiblarde, pour une interprétation générale peu convaincante, en dehors de l’éternelle Daria Nicolodi et de la jeune Cristina Marsillach, qui livre une prestation convaincante, malgré les tensions apparues sur le tournage avec le réalisateur. Mais l’intérêt du cinéaste (et du film) se situe ailleurs. Il est intéressant de noter qu’Argento l’a réalisé après avoir été évincé de la mise en scène d’un véritable opéra, le Rigoletto de Verdi. Et de fait, l’opéra ne sert pas uniquement de toile de fond à l’intrigue mais fait partie intégrante du projet de mise en scène du cinéaste, qui filme avec beaucoup d’attention, de soin, les scènes de chants, qu’il se plaît à faire durer.
Souffrant d’une réputation calamiteuse et injustifiée, mais considéré par Argento lui-même comme l’un de ses films les plus aboutis, Opera est à la fois la quintessence du cinéma d’Argento, et le pivot d’une carrière qui dévissera inéluctablement par la suite (avec des sursauts qualitatifs comme Le Syndrome de Stendhal ou Dracula 3D).


OPERA
Dario Argento (Italie – 1987)

4Genre Giallo – Interprétation Cristina Marsillach, Daria Nicolodi, Ian Charleson, Urbano Berberini… – Musique Claudio Simonetti – Durée 107 minutes. Disponible chez Le Chat qui fume.

L’histoire : Suite à l’accident de la cantatrice principale, une jeune chanteuse lyrique, Betty, est choisie pour interpréter le rôle de Lady Macbeth dans l’opéra de Verdi, œuvre ayant la réputation de porter malheur. Commence une série de meurtres dans l’entourage de la jeune femme qui se voit poursuivie par un mystérieux fan possessif. Avec l’aide du metteur en scène, Marco, Betty cherche à comprendre si elle n’est pas liée à l’assassin qui parsème l’opéra de corps mutilés. Jusqu’où la malédiction de Macbeth frappera-t-elle ?


L’édition du Chat qui fume

On commencera évidemment par saluer l’initiative du Chat qui fume d’éditer ce film longtemps invisible ou disponible dans des versions hideuses et/ou censurées. Ici, c’est la version intégrale d’Opera qui est proposée, dans une copie qui fait plaisir à voir. Si l’ensemble n’atteint pas le niveau de perfection technique de certains films édités précédemment par le Chat, l’image et le son proposés ici valent largement le détour. Au regard des versions sorties précédemment en vidéo, la propreté et l’éclat de l’image sont incomparables et redonnent une seconde jeunesse au film. Même si quelques imperfections restent visibles de temps à autre, rien de bien grave. Côté sonore, le choix est là : deux versions anglaises, l’une originale et la seconde, dite « piste cannoise », liée à la présentation du film au festival de Cannes 1987. Cette dernière est anecdotique par sa qualité relative. Sont également proposées, une piste italienne et une piste française, un peu moins enthousiasmante.

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Cette édition est marquée comme souvent chez l’éditeur français, par une cascade de bonus, pour un total de près de quatre heures de suppléments. Un juste retour des choses pour un film longtemps confiné à l’anonymat. Il faut donc beaucoup de temps pour passer en revue l’ensemble des modules présents sur cette édition. La parole est donné aux principaux artisans du film, Dario Argento lui-même, pour commencer, mais aussi son ex-femme Daria Nicolodi, le scénariste Franco Ferrini, l’inévitable Claudio Simonetti qui a composé la bande originale, Sergio Stivaletti, en charge des effets spéciaux, l’attaché de presse Enrico Lucherini, ainsi qu’au spécialiste du cinéaste, Fabrizio Spurio, qui évoque le film par le biais d’une analyse pertinente.
Le segment « Panique à l’opéra » est un Q&A datant de 2006 et réunissant Dario Argento, Franco Ferrini et Lamberto Bava. Enfin, cerise sur le gateau, un long making-of de 45 minutes permet de plonger sur le tournage du film, en mode images brutes d’époque, sans éléments parasites.
Enfin, les bonus ne sauraient être complets sans l’ajout de deux clips vidéo de Claudio Simonetti et Daemonia, deux moments improbables mais indispensables !

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