[Be Kind Rewind] LES YEUX DE SATAN de Sidney Lumet (1972)

Des Hommes d'influence

Lorsqu’on évoque le cinéma de Sidney Lumet, ce sont ses thrillers policiers et judiciaires qui viennent immédiatement à l’esprit : Douze Hommes en colère (1957), Serpico (1973), Un après-midi de chien (1975) ou encore Network : Main basse sur la télévision (1976). Habitué de ces récits dramatiques proches des personnages, le cinéaste s’est essayé en 1972 au récit surnaturel avec Les Yeux de Satan. Une œuvre bien moins connue dans sa filmographie et trompeuse à bien des égards, à commencer par son titre français opportuniste et qui ne brille pas par sa pertinence, au regard de la version originale, Child’s Play, bien plus ambiguë. Car du versant surnaturel attendu, ce film en aura une approche singulière. Intervenant dans la foulée du triomphe de Rosemary’s Baby de Roman Polanski (1968) et à quelques encablures de L’Exorciste de William Friedkin (1973) et La Malédiction de Richard Donner (1976), soit dans une période fortement marquée par le satanisme, le film est conçu également en pleine crise de la guerre du Viêt-Nam et de sa jeunesse sacrifiée. Fort de ces thématiques puissantes, Sidney Lumet, qui reste un réalisateur et auteur ayant les pieds sur terre, conçoit une œuvre toquant à la porte du cinéma fantastique sans jamais y pénétrer, et ne foule surtout pas les plates-bandes du démonstratif et du tout visuel. Tiré d’une pièce de théâtre à succès de Robert Marasco, Les Yeux de Satan prend place au sein d’un établissement scolaire religieux, endroit rigoriste dans lequel se passent des choses pas très catholiques (!). De violents incidents, sans explication rationnelle, éclatent entre les élèves, impliquant deux professeurs que tout semble opposer : l’un, Joseph Dobbs (Robert Preston), est apprécié des élèves, l’autre, Jerome Malley (James Mason), fait régner la terreur dans les rangs des classes, quand leur conception même de l’enseignement sont aux antipodes. Intervient Paul Reis (Beau Bridges), un nouveau professeur, ancien élève du lycée, pris en tenaille et essayant de comprendre ce qui se passe entre ces murs.

Lutte d’influence et endoctrinement

Les Yeux de Satan n’est pas un film évident à appréhender, déjà pour son atmosphère pesante, qui s’accompagne d’un rythme lancinant, qui n’est guère dominé par l’action mais plutôt par une succession d’échanges verbaux marquant les rapports de force et de défiance entre les personnages, James Mason, littéralement parcouru d’une folie fiévreuse, en professeur dur et rigoureux, et Robert Preston, son confrère amical et populaire. Une lutte d’influence sur fond d’événements étranges, bien que jamais réellement fantastiques. Si le film peut évoquer le genre, c’est, comme dit plus haut, par son ambiance lourde, pesante, voire étouffante, presque anxiogène. Le film ne quitte pour ainsi dire jamais les murs de l’institut, révélant ses origines théâtrales, un huis-clos languissant parsemé de saillies de violence (assez soft néanmoins). Il y a malgré tout dans Les Yeux de Satan un malaise ambiant plongeant le film de Lumet dans les eaux d’un surnaturel mystique (profusion de symboles religieux à l’écran), donnant la sensation, à l’image de L’Exorciste, que le film semble contaminé par le mal dans tous les recoins de chacune de ses images, à tel point que la présence du Diable se fait ressentir à bien des moments sans qu’aucun argument tangible ne vienne accréditer cette thèse maléfique, car le mal s’insinue dans les zones d’ombre les moins prévisibles. Bien que classique à première vue, la mise en scène du réalisateur de Douze Hommes en colère demeure pourtant très précise dans la composition de ses cadres, le placement des personnages, les rapports de force qui évoluent sans cesse. La musique de Michael Small et l’ambiance sonore, particulièrement mises en avant, sont également des éléments essentiels dans la puissance d’évocation qui se dégage du film. Œuvre sur l’endoctrinement, décrivant comme dans beaucoup de films de Sidney Lumet le combat d’un individu contre les groupes et le contrôle des masses, Les Yeux de Satan, malgré son austérité de façade, se révèle glaçant jusque dans les ultimes instants de sa conclusion nihiliste.

Note : 3.5 sur 5.

LES YEUX DE SATAN
Sidney Lumet (USA – 1972)

Genre Drame/Fantastique – Avec James Mason, Robert Preston, Beau Bridges, Ron Weyland, David Rounds… – Musique Michael Small – Durée 100 minutes. Distribué par Rimini Editions (16 mars 2021).

Synopsis : Paul Reis vient d’être engagé dans un lycée catholique pour garçons, où lui-même étudia plusieurs années auparavant. Il découvre qu’il règne dans le pensionnat une étrange atmosphère. De violents incidents, sans explication rationnelle, éclatent entre les élèves. Deux professeurs semblent être à l’origine de ces débordements de violence.


L’édition Blu-ray/DVD de RIMINI EDITIONS

TECHNIQUE. Quel meilleur écrin pour découvrir ce film méconnu de Sidney Lumet que cette édition haute définition concoctée par Rimini Editions ? On vous le demande… Car ce blu-ray s’avère de premier ordre sur le plan technique avec une image sans anicroche ni défaut majeurs, affichant une belle définition, des contrastes équilibrés, respectant une belle palette de couleurs et un grain cinéma pas trop envahissant. Côté son, tout est également de belle tenue, tant dans la version originale que pour la piste française, toutes deux en DTS HD Master Audio 2.0 mono. On retiendra surtout la puissance de la musique de Michael Small, avec ses chœurs religieux ou encore ses bruitages entêtants qui, à eux seuls, filent la chair de poule.

Note : 4 sur 5.

INTERACTIVITE. Un seul bonus proposé dans cette édition, Un Monde démoniaque ? (32′), une intervention de Michel Cieutat, critique à la revue Positif, qui propose une présentation et une analyse pertinente du film, de ses thématiques, tout autant qu’il le replace à l’aune de la filmographie de Sidney Lumet.

Note : 2.5 sur 5.

Par Nicolas Mouchel

Journaliste et créateur d'Obsession B.
Passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts... Pas insensible à la folie et l'inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste... Que du classique en résumé. Les bases. Normal.
Contact : niko.mouchel@gmail.com

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