Oeuvre matricielle du cinéma fantastico-horrifique espagnol, La Résidence de Narciso Ibáñez Serrador est un film fondateur majeur de la fin des années 60, qui a ouvert la voie à de nombreux réalisateurs hispaniques de premier plan, voire au-delà. Alejandro Amenabar, Jaume Balaguero, Guillermo del Toro, Juan Antonio Bayona, mais aussi Quentin Tarantino ou Dario Argento s’en réclament, autant qu’ils vénèrent le film de Narciso Ibáñez Serrador, à travers des oeuvres comme REC, Le Labyrinthe de Pan, L’Orphelinat, Les Autres, Le Jour de la bête, L’Échine du diable ou encore Les Yeux de Julia. La liste est longue. L’influence du film est si énorme, si prégnante encore aujourd’hui, que sa redécouverte dans des conditions de visionnage optimales en haute définition, achèvent d’en faire l’un des piliers du cinéma fantastique mondial.

Pourtant, La Résidence est le tout premier long-métrage de Narciso Ibáñez Serrador, réalisateur jusqu’alors habitué aux projets à destination de la télévision. Le cinéaste uruguayen expatrié en Espagne avait déjà marqué le genre et le médium avec sa série des Historias para no dormir. Mais son passage au format long en 1969 est un sacré coup de maître. Performance qu’il renouvellera en 1976 avec son second film, Les Révoltés de l’an 2000, autre monument du cinéma horrifique qui constituera pourtant son ultime long-métrage. Dans La Résidence, le cinéaste, sous l’influence principale du cinéma d’Alfred Hitchcock, livre un récit d’angoisse, autant qu’une virulente charge politique contre le franquisme.

Une oeuvre gothique ultra maîtrisée

Pour des raisons évidentes de censure, Narciso Ibáñez Serrador situe son intrigue dans le Sud de la France, au sein d’un pensionnat de filles qui accueille la timide Teresa. Celle-ci découvre alors une atmosphère mortifère et la discipline de fer qu’applique sa directrice, la rigide Mme Fourneau dont toute l’affection va à son fils en dépit d’une fâcheuse tendance au voyeurisme. Tandis que les châtiments corporels redoublent d’intensité, une pensionnaire disparait, puis une deuxième… Un mystérieux tueur frappe au sein de l’établissement.

Formidable oeuvre gothique, tournée dans le Nord de l’Espagne mais figurant le Sud de la France, La Résidence est avant tout un véritable plaisir visuel, s’appuyant sur une direction artistique extrêmement riche et soignée, avec des décors et costumes évocateurs. L’immense bâtisse servant de lieu de tournage est exploitée sous tous ses aspects, Serrador déploie une mise en scène toujours audacieuse et impliquante pour le spectateur, à l’aide de longs travellings faisant monter l’angoisse et la pression. Il s’octroie quelques effets percutants comme des raccords dans l’axe ou des arrêts sur image toujours saisissants (le plan final !). Le superbe travail sur la lumière effectué par Manuel Berenguer et Godofredo Pacheco est un atout considérable pour l’ambiance mortifère et angoissante qui se dégage du film. Sur le plan esthétique, s’il n’a pas tout inventé dans le genre, La Résidence est un jalon essentiel du cinéma horrifique et gothique mondial. Dialoguant avec le Giallo lors de scènes nocturnes stylisées où le tueur rode près de ses proies, le film évoque beaucoup le cinéma de Mario Bava. Il annonce surtout avec quelques années d’avance le Suspiria de Dario Argento, notamment par son cadre dans lequel l’horreur surgit.

Répression, sadisme et refoulement sexuel

Au-delà de son aspect horrifique, le film s’ouvre à des thématiques assez passionnantes, le film est, en cela, une grande allégorie et une charge violente contre le franquisme. Par le biais de ce pensionnat de jeunes filles, Serrador illustre l’Espagne repliée sur elle-même et la dictature, ici représentée par la directrice à la poigne de fer, qui n’hésite pas à boucler toutes les fenêtres et issues du pensionnat, emprisonnant ses résidentes par la même occasion. Dans La Résidence, Narciso Ibáñez Serrador dépeint la répression, le sadisme et la discipline telles qu’elles étaient à l’oeuvre à l’époque dans le pays. Le film explore dans un même élan des thématiques psychologiques complexes et tordues, comme les relations toxiques, le refoulement sexuel, le voyeurisme et la frustration, en suggérant notamment une relation quasi-incestueuse entre une mère et son fils, qui évoque la passion de Norman Bates pour sa génitrice dans Psychose. il se permet même des scènes de punition assez corsées (qui ont été d’ailleurs censurées en Espagne). Le film est doté d’un casting parfait, dominé par la comédienne allemande Lilli Palmer, notamment vue chez Hitchcock, mais aussi des plus jeunes Cristina Galbo (Le Massacre des morts-vivants), Maribel Martin (La Mariée Sanglante, La Cloche de l’enfer), Maria Elena Arpon (La Révolte des morts-vivants) et du saisissant John Moulder-Brown (Le Cirque des vampires).
A ce jour, La Résidence demeure un incontournable chef d’oeuvre du cinéma fantastique, qui n’a de cesse d’éblouir, de subjuguer, mais aussi de terroriser son public, par sa conclusion absolument glaçante.

Note : 5 sur 5.

LA RÉSIDENCE (La residencia). De Narciso Ibáñez Serrador (Espagne – 1969).

Genre : Giallo/Fantastique. Scénario : Narciso Ibáñez Serrador d’après un texte de Juan Tébar. Photographie : Manuel Berenguer et Godofredo Pacheco. Interprétation : Lilli Palmer, Cristina Galbó, John Moulder-Brown, Maribel Martín, Mary Maude, Cándida Losada… Musique : Waldo de los Ríos. Durée : 105 minutes.
Distribué par SIDONIS CALYSTA (14 février 2026).

Le Blu-ray de SIDONIS CALYSTA. Après une première édition HD agrémentée d’un livret de 52 pages sortie début 2025 mais rapidement en rupture de stock, Sidonis Calysta édite aujourd’hui une nouvelle version du Blu-ray sans livret. Cette excellente édition assure au film de Narciso Ibáñez Serrador (ici proposé dans sa version intégrale) un superbe écrin pour déployer toute la richesse de sa direction artistique, à travers une copie haute définition resplendissante, qui laisse loin derrière les précédents formats vidéo qui on accueilli le film au fil du temps. L’image est superbe, présentée dans son format 2.35, bardée de détails, avec un très beau grain cinématographique organique et des contrastes mettant remarquablement en valeur la photographie de Manuel Berenguer et Godofredo Pacheco, leurs jeux de lumières et autres éclairages (souvent à la bougie). Du travail d’orphèvre.
Du côté du son, version anglaise et française sont toutes deux proposées en DTS-HD Master Audio 2.0. Dans les deux cas, il s’agit d’un doublage en post-synchronisation, en raison de la présence de comédiens parlant différentes langues, mais majoritairement l’anglais, sur le tournage. Les deux pistes sont claires et la dynamique sonore assure un sans-faute.
L’édition de Sidonis Calysta n’est pas avare en bonus. On y trouve une série de scènes coupées (6′) qui constituent en fait les versions espagnoles censurées à l’époque car trop explicites en termes de violence, de nudité, ou concernant les rapports troubles entre Mme Fourneau et son fils. Un module intitulé « Tous sur ma mère » (9′) donne la parole à Juan Tébar, auteur de l’histoire originale, qui revient sur ses inspirations et sur le film. Egalement au menu, « L’Héritage de la terreur » (13′) est un entretien avec Alejandro Ibáñez, le fils du réalisateur, qui évoque l’héritage que son paternel a laissé sur le cinéma fantastique espagnol, mais pas seulement… Antonio Lázaro-Reboll propose quant à lui de replacer le film dans l’histoire du cinéma espagnol, dans « Des Cris à détruire la résidence » (20′), une longue présentation qui prend le temps d’évoquer Narciso Ibanez Serrador, le tournage, les aspirations politiques dissimulées à travers le film, et tout un tas d’informations passionnantes. Enfin, deux derniers bonus donnent la parole à deux comédiens du film. « L’Innocence d’un garçon » (4′) tend le micro à John Moulder-Brown, qui revient sur son expérience du tournage, dans le rôle du jeune fils de Mme Fourneau, tandis que « Mary Maud à Manchester » (12′) est la captation d’un échange lors d’une projection avec la comédienne. Une bande-annonce d’époque complète cette section bien riche en quantité et en qualité.

Laisser un commentaire

Articles les plus consultés