[Critique] INVISIBLE MAN de Leigh Whannell

Dans son entreprise de remise au goût du jour du vaste catalogue des monstres classiques qui ont fait sa réputation, et après l’essai manqué de Dracula Untold en 2014, le studio Universal s’est lancé en 2017 dans une nouvelle adaptation de La Momie. La créature aux bandelettes a ouvert la voie, sous la direction d’Alex Kurtzman, de ce qui devait constituer la première pierre d’un ambitieux et large édifice, le « Dark Universe », où chaque film répondrait à l’autre, dans un univers étendu empruntant à la formule gagnante de Marvel. Manque de bol (et de talent), le blockbuster porté par le très bankable Tom Cruise s’est craché dans les grandes largeurs au box-office et s’est fait surtout atomiser par la critique. Un rendez-vous manqué qui a contraint Universal à revoir son projet et ajuster ses ambitions…
Trois ans plus tard, débarque une nouvelle tentative du studio d’imposer son univers de monstres, avec Invisible Man. Loin d’être la créature la plus représentée à l’écran (!), la figure de l’homme invisible apparaît comme la plus apte à porter les nouvelles aspirations d’Universal, qui a vu ses ambitions à la baisse en se rapprochant du mogul de l’horreur efficace et bon marché : Jason Blum. Une coproduction moins risquée financièrement, et que le savoir-faire du boss de Blumhouse Productions doit porter sur les bons rails, avec un budget sabré plus de 17 fois par rapport à La Momie. Pour les besoins du film, Blum fait appel à Leigh Whannell, cocréateur et coscénariste des sagas Saw et Insidious, et réalisateur d’Insidious : Chapitre 3, mais aussi, plus intéressant, de l’audacieux et hyper efficace Upgrade en 2018. Reste à trouver une approche originale pour cette nouvelle version de L’Homme invisible, et c’est Whannell qui s’y colle également…

Psychologie au rabais

Leigh Whannell n’a qu’à se pencher pour trouver l’angle d’attaque de cette nouvelle version du personnage créé par H.G. Wells. L’actualité récente et le phénomène #MeeToo étant passé par là, Hollywood n’hésite plus à s’en emparer et à s’en nourrir. L’héroïne de Invisible Man, Cecilia, interprétée par Elisabeth Moss (habituée à la persécution et la fuite en avant dans The Handmaid’s Tale), tente d’échapper aux griffes d’un mâle dominant, un scientifique puissant, tyrannique et violent, qui exerce une véritable emprise sur elle. Sa fuite la conduit chez un ami, alors qu’elle tente de se reconstruire… On le voit, l’émancipation féminine est au cœur de l’intrigue, et la présence de l’être invisible, l’ex-prétendument décédé, symbolise une menace réelle. Whannell parvient par ce biais à recontextualiser le mythe de l’être invisible dans le monde actuel et surtout à incarner la crainte qu’il suscite. Dommage néanmoins que cette approche, qui vaut ce qu’elle vaut et peut agacer par son côté opportuniste, ne soit pas traitée autrement que dans le cliché pur et dur. L’ex violent n’existe jamais réellement autrement que par ce qu’il représente, un croquemitaine dont les motivations restent au final assez floues (le personnage passe d’un mari possessif à un assassin en puissance, sans transition). De même pour Cecilia, dont la psychose développée (une piste intéressante en soit) est traitée par-dessus la jambe : pétrifiée à l’idée de sortir chercher le courrier, elle devient quelques scènes plus tard une guerrière bien décidée à se défendre. Finalement, la psychologie générale du film, pourtant induite par son sujet même, n’est pas au niveau attendu et l’ambition de Whannell se retourne contre lui.

Filmer l’invisible

Néanmoins, Leigh Whannell semble avoir des choses à dire, cinématographiquement parlant. C’était déjà visible en filigrane (et dans une moindre mesure) dans Insidious : Chapitre 3, c’était déjà plus prégnant dans Upgrade avec son approche cyberpunk et ses mouvements de caméras scotchés aux acteurs, ça se confirme aujourd’hui dans Invisible Man. Le cinéaste avait déclaré vouloir filmer l’invisible, pari ambitieux, duquel il tire son épingle du jeu. Passé une introduction muette mais au pouvoir d’évocation tétanisant, où le hors-champ est déjà au cœur de l’angoisse, Invisible Man poursuit son exercice (expérimentation serait un peu fort) de rendre le vide palpable, de filmer son protagoniste indétectable par définition et de nous faire sentir sa présence. Pour cela, Whannell use de cadres larges où il prend soin de signifier un personnage sans rien montrer, et se sert de longs panoramiques sur les décors, quittant les personnages pour mieux y revenir, en les liant au vide et à ce qui s’y cache. C’est le tour de force du film, et c’est son aspect, de loin, le plus intéressant. Car Whannell y déploie une vraie capacité à composer des plans graphiques, opposant verticalité et horizontalité, et parvient à composer une aura quasi surnaturelle à l’entité invisible, qui apparaît comme un fantôme qu’on ne saurait voir (l’approche n’est d’ailleurs pas très éloigné du dispositif du film de fantômes).
En dépit d’un scénario peu convaincant et trop prévisible, d’un développement de l’intrigue convenu au possible, de personnages secondaires insignifiants et archétypaux, d’une coloration féministe un peu trop dans l’air du temps et d’un final qui laisse songeur quant à la morale qui en découle, Invisible Man reste une oeuvre qui brille finalement davantage dans sa théorisation de la mise en scène que dans ses aspects de pure Série B. Une oeuvre imparfaite donc, éclatant d’un point de vue formel, mais qui manque du sadisme ambiant qui infusait le Hollow Man de Paul Verhoeven, film imparfait également mais qui, sur un sujet similaire, osait bien plus…

Note : 3 sur 5.
INVISIBLE MAN
Leigh Whannell (USA – 2020)
Genre Thriller – Avec Elisabeth Moss, Aldis Hodge, Storm Reid, Harriet Dyer, Michael Dorman, Oliver Jackson-Cohen… – Musique Benjamin Wallfisch – Durée 124 minutes. Distribué par Universal Pictures (26 février 2020).

Synopsis : Cecilia Kass est en couple avec un brillant et riche scientifique. Ne supportant plus son comportement violent et tyrannique, elle prend la fuite une nuit et se réfugie auprès de sa sœur, leur ami d’enfance et sa fille adolescente. Mais quand l’homme se suicide en laissant à Cecilia une part importante de son immense fortune, celle-ci commence à se demander s’il est réellement mort. Tandis qu’une série de coïncidences inquiétantes menace la vie des êtres qu’elle aime, Cecilia cherche désespérément à prouver qu’elle est traquée par un homme que nul ne peut voir. Peu à peu, elle a le sentiment que sa raison vacille…

1 Trackback / Pingback

  1. [Critique] COUNTDOWN de Justin Dec – Obsession B

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Three Mothers Films

Si vous n'aimez pas mes films, ne les regardez pas - Dario Argento

CritiKs MoviZ

Critiques de films ...

LA FOUTOIROTHÈQUE

Collection cinéphagique en forme de boxon

Sweet Judas

Le blog qu'on sait pas trop de quoi il parle, mais qu'il est vachement beau.

A Sad Picture Of A Red Sky

Un blog où je vous parlerais de mes passions, le cinéma, la musique, les romans, les comics/BD, les séries TV et qui sait, un jour peut-être je vous parlerais de l’Univers A Sad Picture Of A Red Sky et de mes romans ;) En attendant bonne lecture, bon visionnage et bonne écoute ! D.A.G. //// A blog about movies, music, novels, comics, TV-shows and maybe one day I will talk to you about A Sad Picture Of A Red Sky Universe. Meanwhile, have a good reading, viewing and listening ;) D.A.G.

Le blog de la revue de cinéma Versus

Films de genre & grands classiques

Mauvais Genre

par amour pour le cinéma de genre

Boires et Déboires d'un Zéro Masqué

Beaucoup de cinéma, un zeste de littérature, une cuillerée de sport et d'actualité et un tantinet d'histoires du quotidien d'un zéro.

Les Chroniques de Cliffhanger & Co

Actualités cinéma et séries tv : Critiques, news, analyses...

%d blogueurs aiment cette page :