[Série TV] LOCKE AND KEY (Saison 1) de Joe Hill et Carlton Cuse

A l’origine, Locke and Key est un comics découpé en six tomes, créé par l’écrivain Joe Hill (fils de Stephen King) illustré par le dessinateur Gabriel Rodriguez et publié entre 2008 et 2013. Incontournable, l’oeuvre a marqué les esprits et c’est fort logiquement qu’un projet d’adaptation à l’écran a émergé.
La saison 1 de la série que l’on peut découvrir depuis quelques mois sur Netflix, est passée par bien des obstacles et des impasses. Un premier projet d’adaptation était lancé dès 2010 pour la chaîne Fox, avec notamment Nick Sthal (Terminator 3 : Le soulèvement des machines) dans l’un des rôles principaux. Réalisé par Mark Romanek (Photo Obsession), le pilote est refusé. Puis c’est Universal qui entre dans la danse pour, cette fois, développer une adaptation sur grand écran en 2014. Projet une nouvelle fois avorté. Retour vers la petite lucarne trois ans plus tard avec une nouvelle tentative de série mise en chantier sous la houlette de la chaîne Hulu, Joe Hill est directement impliqué dans l’écriture, tandis que le poste de showrunner revient à Carlton Cuse (Lost, Bates Motel, The Strain). Un pilote devant être réalisé par Scott Derrikson (Sinister), puis Andy Muschietti (Ça 1 et 2) est une nouvelle fois rejeté. Après bien des atermoiements, c’est finalement Netflix qui récupère le bébé en 2018 et lance la production d’une première saison de 10 épisodes, toujours avec le concours de Hill et Cuse, auxquels s’ajoute Michael Morris à la réalisation des deux premiers épisodes… Un développement, long, fastidieux et très incertain, qui laisse à penser que la transposition de l’oeuvre de Hill et Rodriguez regorge de nombreuses difficultés, et pose de nombreux soucis d’adaptation.

Entre fidelité et essorage

La présence de Joe Hill au scénario pouvait rassurer et garantir une certaine fidelité au matériau d’origine. Et c’est en partie le cas, cette saison 1 de Loke and Key développe un univers aux accents gothiques très prononcés, assez proche de la bande dessinée, notamment dans ses décors. La famille Loke, mère et enfants, qui emménage à Keyhouse, le manoir du défunt père, abattu de sang froid par un adolescent, découvre rapidement que la bâtisse renferme des clés magiques détenant d’incroyables pouvoirs. Les trois enfants de la famille, les ados Tyler et Kynsey, ainsi que leur petit frère Bode, basculent dans un monde où l’imaginaire contamine peu à peu la réalité… Car les clés ouvrent des perspectives à ceux qui s’en servent, mais dévoilent également une part d’ombre sournoise et dangereuse personnifiée par Dodge. La série développe des thématiques comme le traumatisme du deuil, les difficultés familiales et l’absence du père dans un grand élan pouvant évoquer la sensibilité de l’univers de Steven Spielberg. En parallèle, la communauté qui évolue autour de nos héros, dans une petit ville côtière (fictive et bien nommée Matheson) des Etats-Unis, fait penser de loin aux microcosmes décrits chez Stephen King. Les éléments fantastiques et horrifiques y sont bien présents, le personnage de Dodge, être maléfique cherchant à réunir les clés, tout comme Sam Lesser, l’adolescent meurtrier, sont au rendez-vous. L’intrigue slalome quant à elle entre respect de la BD et déviations narratives, alternant moments inspirés et relevant de l’atmosphère lourde de la bande dessinée… et situations plus embarrassantes.

L’art de l’aseptisation par Netflix

L’adaptation de l’oeuvre signée Hill et Rodriguez ne s’est malheureusement pas faite sans un bon coup de ripolinage. Si la série bénéficie d’un soin tout particulier au niveau de son atmosphère et de ses décors (Keyhouse est un véritable labyrinthe à l’architecture gothique), force est de constater également que cette première saison souffre d’une aseptisation totale de la charge émotionnelle et horrifique de son modèle. En voulant développer son intrigue pour les besoins d’une série de dix épisodes (dans un premier temps), Joe Hill et les scénaristes ont largement brodé sur des scènes et situations dérivées. A cet égard, on note une volonté évidente de développer les sous-intrigues tournant autour des enfants Locke, en développant l’importance de leurs camarades de classe, et en multipliant des scènes au lycée qui sont ce que la série propose de pire… Des moments pas toujours très fins et dont l’écriture sans grande finesse alourdit considérablement l’intrigue, allongeant superficiellement le show. A l’évidence, le projet est passé au filtre Netflix et on y retrouve les tics visuels, les références et clin d’œils lourdingues portant la signature des productions du service de streaming, avec une volonté évidente de cibler le public adolescent, méthode déjà éprouvée jusqu’à l’overdose dans certains shows de la chaîne (Stranger Things, 13 Reasons Why and co). Délaissant la violence, les effusions gores et la cruauté de la bande dessinée, qui constituait tout de même l’ADN de l’oeuvre, cette saison 1 est donc au final une cruelle désillusion, transformant la tragédie de la famille Locke en chronique adolescente teintée de fantastique un peu trop légère sur les bords. Les protagonistes peinent à exister et à émouvoir, les personnages secondaires sont globalement sans intérêt, voire irritants… Des éléments symptomatiques de l’essorage général effectué sur la série. Quant au dénouement final, totalement abracadabrantesque, il ne fait que confirmer l’aspect déceptif d’une série qui ne parvient pas à le transcender à son passage au petit écran. Changer de braquet sur certains aspects pour livrer un show tout public est une chose, mais les composantes actuelles de cette saison 1 sont loin de convaincre, les épisodes se suivent sans broncher, délestés des aspérités qui faisaient tout le sel de l’histoire… Attention, les profanes du comics originel pourront être cueillis et apprécier le concept de la série qui reste malgré tout fort, mais cette saison s’avère trop faiblarde pour totalement convaincre. Une seconde saison doit arriver prochainement, et on imagine mal qu’elle dévie de l’autoroute balisée sur laquelle elle est confortablement installée…

Note : 2 sur 5.
LOCKE AND KEY (Saison 1)
Joe Hill et Carlton Cuse (USA – 2020)
Genre Fantastique – Avec Darby Stanchfield, Connor Jessup, Emilia Jones, Jackson Robert Scott, Laysla De Oliveira… – Musique Torin Borrowdale – Durée 10 x 50 minutes. Distribué par Netflix (7 février 2020).
Synopsis : Après le meurtre de leur père dans d’étranges circonstances, les frères et sœurs Locke emménagent avec leur mère à Keyhouse, leur maison ancestrale, où ils découvrent des clés magiques potentiellement liées à la mort de leur père. Alors que les enfants Locke explorent les pouvoirs uniques de ces clés, un mystérieux démon s’éveille et ne reculera devant rien pour les leur voler.

Article de Nicolas Mouchel

Scribouillard créateur d'Obsession B.
Journaliste en presse écrite et passionné de cinéma de genre, particulièrement friand des œuvres de Brian De Palma, Roman Polanski, John Carpenter, David Cronenberg et consorts... Pas insensible à la folie et l'inventivité des cinéastes asiatiques, Tsui Hark en tête de liste... Que du classique en résumé. Les bases. Normal.

Contact : niko.mouchel@gmail.com

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